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15/03/2026

‘‘D’Abya Yala au Kurdistan, fleurissons, car la guerre ne peut détruire nos racines’’ : telle était la devise de la troisième conférence officielle du mouvement de libération des femmes kurdes, organisée par le réseau Women Weaving the Future, la première de trois à se tenir à l'extérieur de l'Europe.

Dans la semaine du 11 au 15 février 2026, étaient réunies à Bogotá plus de 400 femmes de pays divers, parlant différentes langues, et appartenant à des mouvements sociaux variés. Au cœur de ce cercle de discussion de femmes était abordée et réfléchie la lutte des femmes face à la destruction de la vie et à la crise du capitalisme, qui menace incessamment la reproduction de toute forme de vie. Cette conférence fut dédiée, entre autres, aux mémoires de Sakine Cansiz, de Rosa Luxemburg et d’Alina Sanchez, aussi connue sous le nom de Lêgerîn Çiya. Les dix ans de l’assassinat de Berta Caceres furent également commémorés.

Riche en cris, chants et danses, cette réunion fut inaugurée par une cérémonie où furent évoqués les esprits du feu, ceux du vent, du sol, de la fumée et de l'eau. Autour d'un autel fait de fleurs, d'aromates et de semences sacrées, abondant d'offrandes remémorant la Terre-Mère (Pachamama) et les femmes assassinées, disparues, diverses bannières aux effigies des différentes luttes féministes en résistance pour la défense de la vie flottaient au vent. Au centre de l’autel : feu et tambour, un rameau de palo santo et une bougie attisée pendant toute la durée de séjour de sempiternel rituel.

Au courant de cette semaine furent réfléchis collectivement de nouveaux imaginaires, antagonistes aux schémas dessinés par les logiques du patriarcat, du capitalisme et du colonialisme. Une voix d'Haïti souligna l'importance de reconnaître que "cet échec est plutôt un résultat du capitalisme global qu'un problème interne", et qu'en ce sens, ces nouveaux imaginaires se doivent d’être tissés au-delà des frontières, là où la nature est décolonisée, et les êtres qui l'habitent, libérés. 

L'objectif de cette rencontre fut de tisser un réseau de résistance plus large à partir des réseaux que chacune a déjà mis en place, un réseau qui converge en une lutte commune:  la fin du patriarcat et de l'impérialisme pour la libération des femmes, des corps et des territoires. « Je viens d'un territoire où, depuis l'époque de nos grands-parents, le fleuve était synonyme de vie, de nourriture, de rituel, d'identité. Un territoire où l'eau n'était ni une ressource, ni une marchandise. Elle était un lien vivant entre notre peuple, la terre et le lieu que nous habitions. Aujourd'hui, le fleuve est devenu une infrastructure au service du pillage » témoigne une camarade du Mexique.

Cet espace de dialogue misait sur la diversité au cœur de la lutte, élément conditionnel à la pérennité de la lutte. « La lutte doit être diversifiée, sinon ce n'est pas une lutte. » déclare une autre camarade d'Équateur. Tout au long de cette semaine de conférences, les propositions ont été brodées  dans l'intention de bâtir un chemin de résistance international face à l'architecture de pillage bâti par l'Empire, dans un contexte où l'État a construit "un projet de guerre à nos frontières et que nous sommes confrontées à des projets d'énergies alternatives pervers où les paramilitaires se reconfigurent dans le cadre de la politique étatique de contrôle des terres" comme le partage une militante de la Colombie. 

Afin de formuler ces idées plus concrètement et dans l'intime, ont été réalisés sept ateliers distincts, traitant de sept thématiques différentes : l'économie, l'éducation, la santé, la communication, les arts et la culture.  Les notions de confédéralisme démocratique et de jinéologie ont elles aussi été abordées, ces dernières étant des doctrines politiques théorisées au sein du mouvement de libération des femmes kurdes, tout comme l'auto-défense des corps et du territoire. Ce dernier atelier a suscité un fort débat et fut le premier sujet abordé à l’ouverture de l’atelier, plusieurs exigeant un titre plus sensible à la réalité géopolitique de la Colombie.

L’importance de retourner à la cosmovision des peuples autochtones a largement été évoquée : un système de pensées et de valeurs basé sur le ressenti. Comme nous l'a partagé une collègue de l’Équateur: « Si nos propositions ne touchent pas le cœur, nous ne pouvons pas lutter. Nous retournons à la famille cosmique : penser avec le cœur. ».

Il va donc sans dire que penser depuis le cœur fut, est et sera fondamental à la lutte. D'ailleurs, figurent parmi l'une des principales propositions la volonté de centraliser l'éducation populaire au cœur de nos pratiques, afin de développer une autocritique à grande échelle et de se réapproprier les savoirs ancestraux, de même que les soins de nos propres corps et communautés.

Il a été souligné à de nombreuses reprises que l'éducation est un moyen déterminant pour reconnaître et valoriser l'économie de soins et, par conséquent, transformer notre conception de l'économie. En ce sens, il nous faut construire une éducation dont la base est l'amour, dont la portée est politique, et dont le centre est la mémoire ancestrale. 

 De plus, en désignant la communication comme un outil de critique et la culture comme un outil de libération, fut réaffirmée l'importance de multiplier les lieux et les moyens d’échange qui encouragent la résistance. Parmi ceux-ci furent cités les cercles de discussion, les murales, les émissions de radio et les fanzines, entre autres.
Quoique plusieurs idées et propositions fortuites furent soulevées et inscrites au manifeste des femmes pour la défense de la vie, la conclusion continue à se façonner. Certaines propositions formulées se déploient tranquillement, comme une initiative d'économie collective à travers un réseau de commercialisation entre femmes à l'échelle internationale.

Auteur.trice
Victoria Bouffard pour le PASC