Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Une guerre à mort contre le Paro Nacional

25 Mai 2021

Une guerre à mort contre le Paro Nacional. Falsifiant la révolution moléculaire dissipée

 

Foto: Colombia Informa


Le 4 mai 2021, septième jour de la Grande Grève Nationale, transformée en un soulèvement populaire et social sans précédent en plus de 70 ans d'histoire, Álvaro Uribe Vélez, sur son compte Twitter, a tweeté une recommandation pour faire face au soulèvement populaire qui a inspiré et réveillé aussi bien la Colombie profonde et géographiquement éloignée, que la classe populaire des villes.

Textuellement, son tweet appelait la classe dirigeante et les forces armées à "résister à la révolution moléculaire dissipée."

Le tweet a provoqué la confusion, un certain étonnement, quelques moqueries, car il semblait absurde. Mais un examen plus attentif révèle une logique et une doctrine contre-insurrectionnelles, dont l'objectif est de cibler militairement le mouvement social, organisé ou non, qui est clairement en train de se développer.

Le terme même utilisé par Uribe Vélez, a pour auteur intellectuel Alexis López Tapia, chilien, pinochetiste et néonazi avoué, qui, en février 2021, a donné une conférence à l'Université militaire de Nueva Granada à Cajicá intitulée : "La révolution moléculaire dissipée et comment l'affronter". Le public, composé de membres de la police nationale et de l'armée, l'a reçu avec enthousiasme, trouvant dans son exposé la justification théorique de ce qui se fait depuis longtemps : identifier le mouvement social et communautaire comme le nouvel " ennemi intérieur ", pierre angulaire de la doctrine militaire colombienne.

L'essence de l'argument de López Tapia, adapté à la situation actuelle, est que derrière les protestations de la Grève Nationale - "supposées spontanées, mais qui en réalité ne le sont pas" - il y a un plan conscient et concerté, une conspiration pour déstabiliser le régime à travers des actions simultanées, dispersées et diffuses de protestation et de mobilisation, sans direction centralisée apparente. Il s'agit d'une révolution sans leader qui agit horizontalement et qui est donc plus difficile à contrôler dans sa tentative de renverser l'État et ses institutions.

"Il n'y a pas de structure hiérarchique, les commandants et les troupes sont irréguliers, non identifiables. Les objectifs tactiques sont dynamiques. Les unités mobiles sont stratégiques. Pourquoi ? Parce qu'elles capturent la zone d'influence", a déclaré M. Lopez dans son discours à l'Université militaire.

Il y a immédiatement un fort parallèle avec la doctrine militaire que les forces armées américaines ont appliquée dans la guerre contre le terrorisme (dans leurs manuels de contre-insurrection et de renseignement), car c'est exactement ainsi qu'elles décrivent les réseaux d'Al-Qaida : des réseaux de cellules diffuses, sans tête visible et sans actions centralisées, et c'est précisément la raison pour laquelle ils ont été si difficiles à vaincre.

López Tapia a été touché par les révoltes sociales et populaires que le Chili a connues entre 2019-2020 - l'Estallido Social - qui ont réussi pour la première fois à remettre en cause l'ordre social et politique hérité de la dictature de Pinochet. Selon le néo-nazi, c'est dans la perspective d'une guerre contre-insurrectionnelle d'un nouveau type qu'il faut comprendre la mobilisation sociale du XXIe siècle. En d’autres termes qu'il donne le caractère d'insurrection diffuse à la mobilisation citoyenne et à la contestation populaire, ce qui va comme un gant à la police nationale et à l'armée, car cela justifie l'usage disproportionné de la force, de la brutalité et de la terreur. Un langage belliqueux s'applique à la contestation, encadrant toute mobilisation sociale dans une guerre civile où un groupe tente de s'emparer du pouvoir et où les forces armées ont pour fonction de veiller à cet ordre qui est menacé. "Un état de guerre civile horizontale, moléculaire et dissipée se produit", lit-on dans les conclusions de son intervention à l'Université militaire.

C'est cette logique qui explique les plus les 6400 faux positifs commis par les forces armées entre 2002 et 2008, l'assassinat de Dilan Cruz en 2019, celui de Javier Ordóñez en 2020, les plus de 90 massacres qui ont eu lieu entre 2020 et jusqu'à présent en 2021, l'assassinat de plus de 1 100 leaders sociaux depuis la signature de l'accord de paix en 2016, et les plus de 270 anciens combattants des FARC tués au cours de la même période. Dans le cadre de cette Grande Grève Nationale, c'est ce qui explique les 47 meurtres, 1 876 cas de violences policières, 12 cas de violences sexuelles et plus de 960 détentions arbitraires. (1)

Ces idées sont fusionnées et incorporées à la doctrine de sécurité nationale de la Colombie, qui a toujours identifié l'"ennemi interne" comme l'objectif militaire principal, et elles lui donnent un nouveau souffle. Il en a toujours été ainsi : à l'époque de la violence, c'étaient les libéraux de base, puis, à partir des années 60, les communistes, ensuite le trafic de drogue, puis ils ont inventé le terme "narcoguerrilla", puis le terrorisme et maintenant le mouvement social que, dans les discours télévisés, la presse ou les réseaux sociaux, Iván Duque, Uribe et certains porte-paroles des syndicats appellent vandales, terroristes de basse intensité (2) ou menace terroriste.

Les origines moléculaires

Le néo-nazi Alexis López a construit sa théorie paranoïaque, à partir d'une lecture particulière du philosophe et psychothérapeute français Félix Guattari, auteur de La révolution moléculaire (publié en espagnol en 2017 pour la première fois), où il propose précisément le contraire du néo-nazi. Guattari pose le dilemme suivant : comment réaliser des changements révolutionnaires durables contre un " capitalisme mondial intégré ", qui possède une bourgeoisie mondialisée, qui contrôle et domine nos sociétés davantage à partir de la micro politique que de la macro politique, à la fois à partir de la subjectivité, de l'exploitation matérielle et de la répression physique. L'opposition à ce capitalisme, selon Guattari, ne passe pas par une seule force monolithique - un grand mouvement stratégique avec un objectif stratégique singulier (la prise du pouvoir d'État) - mais " à partir de points divers, créant une multiplicité de lignes de fuite et d'authentiques systèmes de vie alternatifs, sans centralisation d'aucune sorte. " (3)

" La révolution sociale qui s'annonce sera moléculaire, ou ne sera pas. Elle sera permanente, elle se déroulera au niveau du quotidien, elle exigera une analyse constante de la formation du désir dont la fonction est de nous soumettre aux formation du pouvoir complice du système actuel. Sinon, le pouvoir de l'État et la bureaucratie l'absorberont."

Ce qu'Alexis López a fait, c'est de détourner l'idée altruiste de Guattari d'une révolution des changements culturels et subjectifs, quotidiens et petits, au point de placer le sujet qui entreprend ces transformations comme l'ennemi diffus et sans tête que le capitalisme (avec ses gouvernements et ses armées) doit combattre. Et c'est une guerre à mort.

Une autre source d'inspiration importante pour Alexis López est l'essayiste allemand Hans Magnus Enzensberger, et son livre Perspectives d'une guerre civile (1995), où il introduit le concept de guerre civile moléculaire. Selon Hans Magnus, la guerre civile moléculaire se développe dans les zones urbaines et sans objectif politique clair, mais elle présente un degré élevé de violence. Dans les guerres civiles moléculaires, la violence n'est plus un moyen de parvenir à une fin, et il n'y a plus d'idéologies pour les soutenir. Ils sont microscopiques - "moléculaires" - difficiles à percevoir et difficiles à combattre.

"Une guerre civile moléculaire est un conflit dans les métropoles [...] un degré de fragmentation qui met en danger l'exercice du monopole de la violence par l'État..."

Le constat n'est pas gratuit : nos sociétés sont urbanisées à plus de 75%. Il n'y a plus guère de guerres rurales. Les guerres contemporaines sont urbaines : Bagdad, Gaza, Damas, Mossoul, Donbass, en sont des exemples.

Il s'appuie sur l'observation des événements survenus dans les années 1990, après la dissolution de l'Union soviétique, alors que l'on courait vers la fin de l'histoire et la fin des grands récits utopiques. C'était l'époque du nihilisme, du défaitisme et de l'empire de la postmodernité. Il s'est inspiré à la fois des émeutes raciales de Los Angeles et des guerres en ex-Yougoslavie (Serbie, Bosnie, Kosovo, Macédoine, Monténégro), et il a tout mis dans le même sac.

Pour l'instant, l'histoire n'a pas donné raison à Guattari ou Hans Magnus. Il n'existe aucune trace de révolutions moléculaires, dispersées, diffuses, sans objectif stratégique. Bien que dans les grands soulèvements anti-néolibéraux des années 1990 il n'y ait jamais eu de tête centralisatrice, il y a toujours eu un objectif partagé et un ennemi commun : le régime néolibéral et ses dirigeants. Et peut-être précisément en raison de l'absence d'un projet et d'une stratégie organiques, ces nobles révoltes ont même réussi à renverser des gouvernements, mais elles n'ont pas réussi à combler le vide par une alternative anticapitaliste transformatrice.

Hans Magnus avait également tort, car derrière les guerres civiles des années 1990, il y avait bien un objectif stratégique. Le démembrement de la Yougoslavie - la guerre des Balkans - était une manœuvre menée par l'impérialisme depuis son bras armé, l'OTAN. La "balkanisation" était - comme elle l'est toujours - une stratégie géopolitique de domination impériale, comme le disait le gourou de la domination géopolitique, Zbigniew Brezinski.

La guerre du centenaire contre le peuple colombien

Ces discussions théoriques ne semblaient pas avoir d'importance pour Alexis López Tapia. L’essentiel était comment le royaume moléculaire l’aidait à redessiner l’ennemi, l’aidait à s’adapter à l’explosion sociale chilienne massive et populaire, comme le grand défi du pinochetisme et à son homologue Piñerista. Sa conclusion est simple : ce n'est pas que la menace communiste a disparu, mais elle a changé de forme.

La hiérarchie militaire colombienne, les universitaires et les formateurs des académies militaires du pays ne se sont pas souciés du fait qu'Alexis López avait pris sa matière première de manière biaisée, hors contexte, déformée dans son sens et tordue dans son objectif puisque son cadre théorique s'inscrit parfaitement dans une tradition de violation des droits de l'homme et une doctrine de traitement militaire des conflits sociaux qui remonte au début du XXe siècle. (4)

Pendant les négociations de paix avec les FARC (2012-2016), l'École de guerre a théorisé sur les scénarios futurs possibles d'une Colombie sans guérilla. Ils ont estimé que le scénario le plus probable était celui où le déclin de l'activité politico-militaire des insurgés serait finalement remplacé par une augmentation de l'activité politico-sociale. En clair, que la menace posée par l'insurrection armée serait remplacée par une insurrection sociale. Par conséquent, les forces armées devraient procéder aux ajustements tactiques et opérationnels nécessaires pour faire face aux nouvelles formes et expressions de l'"ennemi intérieur".

Dans les années 1950, alors que les conservateurs persécutaient les paysans pauvres et l'intelligentsia libérale progressiste - ceux qui voulaient une réforme agraire et un État laïque - l'Église, par la bouche du sinistre (et maintenant canonisé par le Vatican) Monseigneur Builes, a décidé que "ce n'était pas un péché de tuer les libéraux". À partir de là, ce n'était pas un péché de tuer des communistes ou simplement des opposants progressistes, ce n'était qu'un murmure. Cette conception criminelle du traitement de la contestation s'est nourrie de la longue tradition conservatrice de l'oligarchie, profondément ancrée dans le racisme et le patriarcat.

La nature contre-insurrectionnelle de la classe dirigeante colombienne ne date pas d'hier. L'oligarchie colombienne a perpétuellement poursuivi un ennemi qu'elle baptise de différents visages selon la conjoncture politique : libéral, communiste, guérillero, indien, noir, femme, vandale, terroriste. En fin de compte, c'est toujours le fantôme du peuple qui hante l'oligarchie. Il y a quelques jours, dans le contexte du soulèvement de cette nouvelle Grève Nationale, Calvo Ospina a écrit :

"La Colombie est un régime en guerre permanente contre sa population depuis le début du 19ème siècle. Elle a commencé dès que le Vénézuélien Simón Bolívar a quitté le pouvoir à Bogota, lorsqu'il s'est vu trahi et en passe d'être assassiné".

Le fait que des "civils" armés descendent dans les rues de Cali pour tuer des Indiens, avec le soutien et la protection de la police, est une expression de plus d'une guerre séculaire contre le peuple. La seule chose qui a changé est l'argument, la tactique. La guerre a été le moyen privilégié d'accumuler du pouvoir, d'accumuler des richesses, de contrôler des populations et des territoires. C'est le vrai visage du régime apparemment démocratique.


 

Notes
(1) Informe conjunto de Temblores e Indepaz. 8 de Mayo de 2021.
(2) “Terrorismo de baja intensidad”, Duque sobre violencia en el paro. Tomado de https://360radio.com.co/terrorismo-duque-sobre-violencia-en-el-paro/
(3) Clara Bleda, reseña de La revolución Molecular de Felix Guattari. Errata naturae, Madrid, 2017,
568 páginas.
(4) Para un análisis más amplio de la doctrina militar en el tratamiento de la protesta ver: La “asistencia militar”, ¿preludio del Estado de Sitio, y la urbanización del conflicto?. Cedins.org


 

Auteur: 
PASC