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05/04/2012

Le 23 mars au soir, un groupe paramilitaire a exécuté Manuel Ruiz et son fils, Samir, près de la commune de Mutatá, dans le département du Chocó (nord-ouest de la Colombie). Les deux corps ont été retrouvés quelques jours plus tard dans le fleuve Pavarandó.

Manuel Ruiz, leader d’un mouvement paysan, se battait pour que soient restituées des terres, usurpées pour des cultures d’huile de palme. Menacé depuis plusieurs mois, il avait cherché en vain la protection du gouvernement.

Le père Alberto, directeur de la commission Justice et Paix, tourne nerveusement en rond dans son bureau. Ses yeux ne peuvent se détacher du portable silencieux posé sur la table. Une sonnerie stridente. Alberto se jette sur le téléphone. A l’autre bout du fil, une voix perturbée :

« On vient de trouver son corps. Padre Alberto, prévenez la presse, il a un impact de balle sur le front. »

Il s’appelle Samir Ruiz, 15 ans. Il vient d’être repêché du Río Pavarandó, en plein département du Chocó. Son père, Manuel Ruiz, a été retrouvé la veille un peu plus en amont du fleuve, une blessure similaire sur le front.

Cinq jours plus tôt, tous deux avaient été arrêtés par des paramilitaires dans le bus qui les emmenait à Curvaradó. Quelques heures plus tard, un communiqué du groupe armé annonçait qu’ils avaient été exécutés et balancés dans le fleuve. Sans sommation.

Usurpation de terres

Manuel était un leader du mouvement de récupération de terres de la commune de Riosucio. Ce mouvement a émergé en 1997, lorsque les villages de Curvaradó et Jiguamiandó ont été violemment vidés par des paramilitaires. Peu après, les terres ont mystérieusement été envahies de cultures d’huile de palme. Depuis, le mouvement dénonce l’usurpation des terres par des entrepreneurs et s’évertue à les récupérer.

Début 2000, l’organisation paysanne démontre à l’Institut colombien de la réforme agraire (Incora) que 25 479 hectares ont été subtilisés aux paysans de Riosucio. Documents en main, les entrepreneurs martèlent en être légalement propriétaires. Le ton monte. L’obstination des paysans irrite les latifundistes. Les menaces contre les leaders se succèdent et plusieurs d’entre eux sont assassinés : Orlando Valencia en 2005, Alberto Hoyos en 2008, Benjamin Gómez en 2009, Angelito Diaz en 2010, les frères Agamez en 2011.

Et aujourd’hui, Manuel Ruiz.

La responsabilité des autorités

Manuel était sur la liste rouge des paramilitaires depuis plusieurs mois. Soucieux de sa sécurité, il a cherché la protection du ministère de l’Intérieur. Ses trois requêtes, déposées fin 2011 et début 2012, n’ont obtenu que le silence des autorités.

Le jour de l’assassinat, le ministre de l’Intérieur, Germán Vargas Lleras, est sorti de son mutisme et a exprimé sa colère :

« Nous devons éviter que certains groupes freinent le processus de restitution des terres. »

Il a en outre encouragé la communauté à ne pas céder à « l’intimidation » des acteurs armés. Les paysans de Curvaradó se sont étonnés de la compassion soudaine du ministre.

Face à la caméra de Telesur, le père Alberto s’interroge sur la responsabilité des autorités :

« Manuel venait de poser une plainte pour occupation illégale de terres. Et les pouvoirs locaux l’ont rapporté aux paramilitaires. Tous les groupes sont liés car les intérêts économiques de cette région sont considérables. »

Le regard plongé dans l’objectif, le prêtre enfonce le clou :

« Combien de morts doit-il y avoir pour que le gouvernement fasse quelque chose ? »

Source : Blessures colombiennes, Chroniques de résistants anonymes et invisibles d'un pays en guerre.

Auteur.trice
Timothée L'Angevin