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27/01/2015

Le rapport médico-légal établit que la mort du leader régional du Congrès des peubles, Carlos Pedraza, fut provoquée par un « projectile d'arme à feu [causant] une lésion se situant au niveau du crâne de l'arrière vers l'avant (…) avec une arme de petit calibre ». Ce rapport confirme l'hypothèse que son assassinat constitue un crime politique dans un contexte où les leaders sociaux – dont font partie également les compagnons les plus proches de Carlos – sont menacés de mort. Le gouvernement fut alerté des risques encourus par certains alors qu'il devait en assurer la sécurité, mais il a choisi d'ignorer les requêtes et de permettre, au contraire, par son silence, un contexte favorable aux agissements criminels qui se sont amplifiés jusqu'à ce jour. Le manque de réaction officielle pourrait être vu comme le signe que la voie est libre pour la persécution et la recrudescence de la violence contre le mouvement populaire. Ainsi, ce crime devient la menace la plus sérieuse que traversent les processus de paix.

Une partie de l'histoire est connue : le lundi 19 janvier, Carlos se dirige de sa maison du sud de Bogotá vers le quartier de Teusaquillo où il devait organiser le travail d'une société de commercialisation de produits agricoles. Alors qu'il n'est jamais arrivé sur place, son corps en revanche a été retrouvé sans vie à 60 km au nord de Bogotá.

Au-delà de cette information, les pistes affirment que son assassinat constitue un message politique faisant partie d'une stratégie de sabotage. Sabotage des négociations de paix en train d'aboutir avec les groupes insurgés, et sabotage surtout, de l'appui que ces processus de paix prennent du mouvement social.

*La raison de l'apparition de son corps à Guachancipá. Carlos n'avait ni famille ni amis ni connaissances dans cette localité. L'apparition de son corps ne doit pas être mal interprétée : ceux qui l'ont assassiné ont voulu manifester l'impunité de l'avoir enlevé, séquestré, et transporté jusqu'à un endroit éloigné pour le laisser sur place.

Quelle est la particularité politique de Gachancipá pouvant servir à la compréhension de ce meurtre? À Guachancipá perdure un tissu mafieux et paramilitaire qui, depuis plus d'une décennie, maintient un contrôle territorial qui n'a jamais été remis en question par les forces publiques ou l'État lui-même. Dernièrement, l'assassinat du conseiller municipal Germán Cruz est l'exemple de cette trame mafieuse qui contrôle les ressorts du pouvoir économique et politique de la région. Il avait osé essayer d'annuler certaines des licences d'exploitation de carrières alors qu'elles sont aux mains d'un certain administrateur a priori en lien avec le paramilitarisme local.

*Des menaces qui l'avaient touché de près. Carlos était l'un des responsables de la Zone de Bogotá du Mouvement Politique Social et Populaire des Masses du Centre Oriental de Colombie, un secteur fort du Congrès des Peuples. Lors des dernières réunions les menaces ont été évaluées. Elles impliquaient en les nommant directement, trois des membres de son environnement politique le plus proche. « Nous avons établi une procédure de sécurité pour ceux qui avaient été signalés dans les lettres de menaces des Aguilas Negras (Aigles Noirs). Mais nous n'avons pas défini que Carlos devait changer son mode de fonctionnement, malgré le fait qu'il était reconnu politiquement.

Aujourd'hui, nous en tirons la conclusion que les signalements et son assassinat font partie de la même stratégie. Des menaces distrayantes pour voir comment les uns et les autres s'organisent pour terminer par frapper celui qui reste exposé » réfléchit l'une des personnes de son entourage politique, menacée de mort ces dernières semaines, qui pour des raisons évidentes de sécurité a demandé de taire son identité.

*Frapper là où ça fait mal : le soutien social au processus de paix. « Carlos était un défenseur des droits humains », explique la même personne qui militait avec lui. « Il venait des mouvements de victimes et son travail social était amplement reconnu » ajoute-t-elle.

Son espace social et politique, le Congrès des Peuples, exprime une grande diversité de mouvements paysans, politiques, autochtones, étudiants et du milieu urbain. Et tous ces mouvements, à l'instar de la plus grande partie des secteurs progressistes et de gauche, manifestent un soutien aux négociations faites avec les groupes insurgés sans pour autant que le soutien soit inconditionnel : ils réclament la présence de la société dans la recherche de la paix lors des négociations.

C'est pourquoi l'assassinat de Carlos ne correspond pas à une logique de persécution des groupes insurgés : c'est plutôt un coup porté au tissu social, aux secteurs démocrates et populaires capables d'amplifier et de compléter les gestions de paix avancées par les guérillas. Coup porté pour que les secteurs se détournent de leur rôle d'appui au processus de changement en Colombie. Pour cela, ils frappent – tuent – là où ça fait mal : à la tête des mouvements populaires.

 

La responsabilité politique, aux plus hauts niveaux du pouvoir étatique

Le 17 janvier passé, peu de temps avant la découverte du corps sans vie de Carlos, le Président de la République, Juan Manuel Santos, son vice-président et son ministre de l'Intérieur ont reçu formellement les réclamations du Congrès des Peuples qui voulait que soient prises « les mesures nécessaires garantissant le droit à la vie » de ses membres, ce, après la série de menaces de mort reçues ces dernières semaines.

« Les groupes paramilitaires appelés Aguilas Negras ont initié une offensive nationale contre les processus, les leaders et les organisations sociales qui luttent pour les droits humains, la démocratie, la dignité des victimes et la paix en Colombie » explicitait la lettre présentée par le Congrès des Peuples devant la Présidence de la République, la Vice-présidence et le ministre de l'Intérieur. Et les graves menaces de mort reçues par les leaders sociaux, communautaires et politiques furent alors énumérées. Entre octobre 2014 et janvier 21015, dans de nombreux cas, les menaces nommaient explicitement des noms et prénoms ainsi que les détails des mouvements auxquelles ces personnes participent, tant sur Bogotá que sur Barrancabermeja, Arauca ou la côte caribéenne.

Mais le Président fit la sourde oreille : aucune réponse institutionnelle ne fut apportée quant à l'assassinat de Carlos. Il n'y eu également aucune répercussion officielle dans les 5 jours passés entre la connaissance des faits et la dénonciation amplement faite aux niveaux national et international.

La gravité de la situation est croissante et, si des changements substantiels ne sont pas réalisés depuis l'État, si le crime de Carlos ne parvient pas à éveiller une réaction officielle, le conflit en Colombie, au lieu de « décélérer » va s'accroitre.

À la dynamique que la lutte sociale a acquise ces dernières années, pourrait s'ajouter une instabilité politique, y compris une recrudescence du conflit armé.

Alors qu'il y a des possibilités de conclusion d'un accord global entre le gouvernement et les FARC, devant l'assassinat du leader du Congrès des Peuples, les FARC ont donné une nette preuve de solidarité en alertant fortement sur la possibilité de ce que ce crime puisse mettre en péril le cessez-le-feu. « Notre patience s'épuise » furent les paroles de Pastor Alape, au nom des FARC, en référence aux conséquences qu'une impunité dans ce cas pourrait entrainer.

Le Président Santos sait très bien de quoi il est question. S'il fait la sourde oreille aux avertissements faits par le mouvement social, au contraire, il soigne certaines figures reconnues comme cibles, à coup de haute dose de retentissement médiatique, comme ce fut le cas quelques semaines auparavant avec Piedad Cordoba et Ivan Cepeda.

À travers ces dirigeants politiques engagés, le Président prend note de la gravité de la situation, mais une fois les rencontres (et les flashs des photographes) terminés, rien n'est fait, rien ne change.

Ceci est lu d'une seule façon possible pour ceux qui planifient les coups mortels portés au mouvement social : un signal d'impunité.

Il fut seulement question de temps pour que cette indolence et cette complaisance gouvernementale ne se convertisse en crime, pour lequel, à force de désintérêt, le Président de la République ne pourra éviter d'être signalé comme responsable politique.

Auteur.trice
Colombia Informa