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Colombie: la détention de Santrich et une paix qui ne l’est pas

27 June 2019


Pour comprendre les motifs qui ont mené à la détention de Jesus Santrich et quelques-uns des éléments principaux de la politique actuelle en Colombie, nous nous sommes entretenuEs avec Sandra Rativa, une colombienne résidant au Mexique depuis quelques années et faisant partie du Congreso de los Pueblos (Congrès des Peuples).
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L’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien a été signé en 2016. Le processus de paix est extrêmement fragile considérant les résultats du plébiscite et la victoire électorale de la droite d’Uribe. Conséquemment au retrait de la guérilla des territoires, ce sont les organisations sociales, paysannes, autochtones et les communautés afro-descendantes qui vivent la violence provoquées par la recomposition des groupes paramilitaires. Depuis la signature de l’accord de paix, 702 leaders sociaux et 153 ex-combattants ont été tuéEs. Après avoir été détenu pendant plusieurs mois pour des accusations de narcotrafic, Jésus Santrich, ancien commandant de la guérilla des FARC, a été libéré le jeudi 30 mai.

Que se passe-t-il en Colombie? Pourquoi Santrich a-t-il été arrêté?


Il y a deux antécédents qui permettent de comprendre ce qui se passe. Il est important de rappeler que l’Accord de paix, qui a été signé en 2016 entre les FARC et le gouvernement de Juan Manuel Santos, a permis à Santos d’être réélu. Cet accord établissait les conditions et les circonstances de l’abandon des armes par les FARC, par la justice spéciale pour la paix –JEP-, qui est un cadre de justice transitionnelle convenu à La Havane.
L’autre point important est qu’il y a eu un référendum, en 2016, qui visait à savoir si la paix était souhaitée ou non. C’est le Non qui a remporté avec 50,21 %. C’est un indicateur de la polarisation sociale en Colombie entre l’extrême droite - organisée et représentée par Álvaro Uribe Vélez et le parti politique Centro Democratico- et le camp social et démocratique qui est celui qui a fait campagne pour le Oui.
Ces deux antécédents parlent de ce qu’ont été ces dernières années en Colombie: une tentative de briser le cycle de la violence politique, d’une guerre dont les motifs sont politiques. Malgré l’accord, les élections suivantes ont été remportées par la droite dont le président Ivan Duque est une figure qui répond inconditionnellement aux ordres d’Alvaro Uribe. On dit qu’il est fondamentalement un président marionnette et que celui qui exerce la présidence de facto est Uribe, d’extrême droite.
L’accord relatif à la justice transitionnelle prévoit qu’après sa signature, en octobre 2016, toute infraction commise par des membres des FARC sera jugée par la justice ordinaire. Toutes les infractions commises avant cette date, y compris le trafic de stupéfiants, seront jugées en tant qu’infractions politiques; en garantissant la réparation intégrale des victimes et en punissant les principaux coupables de crimes contre l’humanité ou ayant la plus haute responsabilité.
SI on résume les faits troublant entourant la détention de Santrich, on observe un mouvement très bizarre où des preuves sont présentées (enregistrements audio et vidéo) où Santrich est entendu lors d’une réunion avec des personnes liées au trafic de drogue. C’est une preuve étrange, certainement insuffisante.
Il en résulte un différend entre la JEP et la justice ordinaire, représentée par le Bureau du Procureur. Ce qui se passe, c’est que Santrich est privé de sa liberté et qu’il y a un désaccord de juridiction entre ces deux instances, un processus est en cours pour déterminer si l’infraction a été commise avant ou après la date prévue (octobre 2016).
La Justice spéciale pour la paix a demandé les preuves aux États-Unis, puisque c’est cet État qui demande l’extradition pour le délit, mais [durant la première détention de Santrich du 9 avril 2018 au 17 mai 2019] les preuves n’ont pas été présentées. Face à cette situation, la JEP donne l’ordre de libérer Santrich [le 15 mai 2019], car il n’y a pas de preuve pour établir le moment où l’infraction a été commise. Après deux jours très tendus [du 15 au 17 mai 2019], la rumeur court que Duque décréterait l’État d’exception pour extrader Santrich aux États-Unis. Enfin, l’état d’exception ne se concrétise pas et Santrich est libéré [ le 17 mai 2019 en après-midi]. Ils le relâchent drogué et l’arrêtent immédiatement sur l'ordre du procureur, il est donc à nouveau détenu à la porte de la prison. Le bureau du procureur prétend avoir les enregistrements et les vidéos, et ils disent que le crime a été commis après la date prévue.
Dès lors, l’extrême droite commence à agir en disant que ce qui se passe est un chaos institutionnel, que la justice transitionnelle crée l’impunité pour les trafiquants de drogue. « Ces terroristes, violeurs qui ont l’impunité, c’est impossible », disent-ils... Et ils demandent « nous voulons une  nouvelle Constitution », qui est une de leur proposition depuis le plébiscite. La Constitution en vigueur depuis 1991 est le résultat d’une négociation entre le gouvernement et la guérilla du M19. Elle est assez libérale, reconnaît les réserves de terres pour les peuples autochtones, reconnaît les communautés afro-descendantes, la pluri-nationalité. Et à partir d’une Cour constitutionnelle très libérale, en Colombie, nous avons le mariage égalitaire, le droit à l’avortement dans des circonstances établies, entre autres droits.
La grande crainte du camp démocratique est que cette nouvelle Constituante, compte tenu de la situation politique, permette à Uribe de se représenter à la présidence. Mais cela pourrait aussi signifier un revers très important dans tous ces droits acquis. Le droit à la restitution des terres que les paramilitaires ont confisquées aux peuples existe également dans la Constitution actuelle.
La situation engendre alors un déséquilibre institutionnel très fort qui délégitimise encore davantage le processus de paix. Ils prétendent que ce sont des trafiquants de drogue! Et à cela s’ajoutent les déclarations de Trump affirmant qu’après la signature de la paix, le trafic de drogue a augmenté, et la désapprobation des gringos effraie une certaine élite de Colombie. Tout cela crée un climat très fort de dénigrement de la JEP, qui est le noyau solide de l’Accord de paix, car c’est celle-ci qui donne aux anciens combattants l’assurance de pouvoir mener une vie civile et politique.
Cette justice implique que toutes les infractions ne sont pas jugées, mais seulement les principaux responsables. Elle implique en outre une réparation intégrale aux victimes.    

Alors, à votre avis, quel est le lien entre cette situation, le climat qui en résulte, et cette proposition de Constituante avec les tentatives visant à faire avancer les territoires des autochtones, des paysanNEs et des communautés afro-descendantes?


En ce qui concerne les territoires, il est important d’indiquer que la présence de l’État y est extrêmement fragile, en raison des conditions géographiques. La Colombie est un pays géographiquement très fractionné et la dispersion rend difficile la présence de l’État. D’un autre côté, en raison de la présence de grands propriétaires terriens et du fait qu’il n’y ait jamais eu de redistribution des terres, la concentration de population est très élevée. Il y a des segmentations régionales très fortes.Il y a des zones très éloignées de toute capitale. Tout cela a alimenté la dynamique du conflit armé, car que ce soit la guérilla ou les paramilitaires, ces groupes sont toujours très éloignés de tout point de communication. Aujourd’hui, les terres appartiennent toujours à de grands propriétaires terriens. Comme je l’ai dit, l’accord de paix prévoyait une loi de restitution des terres dans les cas où les paramilitaires avaient pris les terres des paysanNEs et les avait vendues de mauvaise foi aux grands propriétaires terriens. Cette loi est de 2011, dans le premier gouvernement de Santos, et l’accord de paix le réaffirme.
Par ailleurs, en Colombie, les autochtones et les communautés afro-descendantes ont la reconnaissance juridique de leurs resguardos (réserves) ou territoires collectifs. Ces dernières années, il y a eu des négociations pour que les paysanNEs puissent aussi avoir des droits sur leurs territoires. Ce que l’on craint avec la Constituante, c’est d’affecter le mécanisme qui permet l’existence de ces zones réservées, notamment les droits de transfert. Bon nombre des projets miniers et autres projets d’extraction sont situés dans ces territoires autochtones ou dans des communautés afro-descendantes. La seule chose qui empêche cette exploitation sont les titres des resguardos, en tant que droit territorial des peuples.


Mais qu’est-il arrivé avec les territoires après le retrait des FARC?


 D’autres groupes sont venus occuper ces territoires, qui sont essentiellement liés au narcotrafic. En peu de temps, on a constaté un niveau très élevé de déforestation là où les FARC ne sont plus: 280 000 hectares en 20181. La dynamique du conflit armé persiste dans les territoires, il y a de nouvelles menaces, de nouveaux groupes paramilitaires, les cartels mexicains font la fête dans le pacifique colombien, le Cauca, le Choco, où ils ont une sortie vers le Mexique. La situation qui en résulte provoque donc une forte violence dans les communautés organisées, qui ont toujours été très fortes en Colombie: paysanNEs, autochtones et afro-descendantes. De plus, une partie des FARC n’a pas été démobilisée et est toujours armée, outre l’existence de l’ELN avec laquelle le gouvernement a rompu les négociations de paix en février dernier. Tout cela avec une circonstance aggravante, une dynamique de cible facile contre les leaders sociaux. Depuis la signature des accords de paix, il y a 702 dirigeantEs assassinéEs, paysanNEs, autochtones, défenseurEs des droits humains, en plus des assassinats de 135 ex-combattants2 présumés protégés dans des zones spéciales par l’État colombien. Il y a une dynamique très violente contre l’organisation communautaire qui est celle que maintient en ce moment la lutte sociale. Une chose que la présence de la guérilla a longtemps occultée est qu’il y a des organisations sociales très fortes. Mais comme la guérilla a toujours été mise de l’avant, il semble qu’il n’y ait que des guérillas.

Aujourd’hui, face à un néolibéralisme endémique, à un extractivisme en constante hausse et à un schéma de privatisation qui se maintient, ceux qui défendent leur territoire sont les organisations paysannes, les autochtones, les communautés afrodescendantes, les femmes, les jeunes. Nous voyons donc une violence encore plus forte contre leurs organisations.    

La Colombie a atteint des niveaux importants d’articulation au sein de ces organisations. L’expression la plus claire a été la création du Sommet agraire, paysan, autochtone et populaire (la cumbre), qui a fait une grève nationale en 2016, la dernière grande grève au pays. C’est une articulation multisectorielle et multirégionale qui s’est estompée face à une telle violence. Enfin, la migration de près d’un million de Vénézuéliens (manipulée pour attiser la confrontation avec le Vénezuela et se rapprocher davantage des États-Unis) est un autre élément qui joue un rôle important. Le conflit avec le Vénezuela a servi à détourner l’attention d’un grand nombre de cas de corruption et de conflits institutionnels, produisant un ennemi extérieur, un animus Belis, qui dissipe les discussions réelles liées à des sujets tels que l’éducation, la santé, les terres, etc., etc.


Selon vous, quels autres aspects pourraient être affectés par les changements juridiques que la nouvelle Constituante provoquerait?

Tous les droits libéraux de la constitution actuelle que j’ai mentionnés plus tôt: le mariage égalitaire, les droits des femmes à l’avortement dans certaines circonstances déterminées, certains droits des diversités de genres et sexes et certains droits politiques. La droite colombienne est très conservatrice. L’un des éléments qui a fait gagner le Non au référendum a été d’inventer qu’avec l’accord de paix, il y aurait des avancement quant aux “idéologies de genres”. Ça a été utilisé très fortement comme un argument pour le Non en Colombie. Vous vous rendez-compte qu’on n’est un État laïc que depuis la Constitution de 1991.

1- https://sostenibilidad.semana.com/medio-ambiente/articulo/colombia-uno-d...

2- https://www.elespectador.com/noticias/judicial/702-lideres-sociales-y-13...

Entrevista original:http://zur.org.uy/content/colombia-la-detención-de-santrich-y-una-paz-que-no-es?fbclid=IwAR2c6eBljrUWJO5eAKS2UfPiW4U9N_fEPKHnKnayTCip0OWj3OMrJBs0aHM

Author: 
http://zur.org.uy