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15/08/2026

10 août 2026. La terre tremble sous mon lit. Depuis Bogotá, on est à 250 kilomètres de l’épicentre du phénomène géologique qui à l’ouest fait s’écrouler des immeubles entiers sur ses habitant·es, sur les Prisonnièr·es des décombres. 

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Trois heures plus tard, le nouveau président, Abelardo de la Espriella, annonce que la Colombie devient le deuxième pays au monde à reconnaître la souveraineté de l’État terroriste d’Israël sur le Plateau de Golan, territoire de la Syrie qu’il occupe militairement. 

Pour ce qui est du séisme, Abelardo apparaît souriant devant les caméras, salut militaire comme toujours, parce qu’il faut bien faire semblant de s’y intéresser. Il annonce l’envoi de plus de mille soldats et policiers, et l’instauration d’un couvre-feu dans les principales villes affectées. Il paraît qu’il y a des méchants qui rôdent pour piller les ruines des propriétés privées. Des militaires sont postés devant des magasins vides. 

Netanyahu et Trump s’empressent de pleurer les victimes et de financer des secours. J’ouvre mon cell et je vois un immeuble s’effondrer sous les bombardements à Gaza. 


Nécro-politique

Le séisme ne fait pas de distinction. Du moins, je ne crois pas. Il fait trembler où bon lui semble; malheur aux êtres qui se sont établi·es entre deux plaques tectoniques. 

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Ce sont des humains qui choisissent quelles vies valent. Qui a un toit capable de résister aux convulsions. Partout dans nos médias l’Agence France-Presse parle du « département pauvre du Chocó ». Quelle violence, cette formulation. J’ai le goût de leur demander : c’est quoi, pour eux, la pauvreté? Et surtout, qui en profite?
J’ai aussi le goût de leur demander s’ils ont simplement oublié de nous dire que le Chocó reste pauvre depuis des décennies. Si pauvre que ses richesses sortent du territoire pour ne jamais y revenir. Si pauvre qu’il est incapable de compter ses morts.
Est-ce qu’ils comprennent que c’est le même immeuble qui s’effondre en boucle sur mon cell, dans le Chocó et à Gaza?

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La nécro-politique. Distinguer les vies qui ont une valeur de celles qu’on doit laisser aller. C’est grâce à elle que le projet fasciste s’est fait élire en Colombie. Après des siècles de violence orchestrée par l’État, il ne s’agit plus de protéger la vie, mais de sauver la sienne. 

Depuis la grève nationale de 2021, apparaît la figure des auto-déclarés « gens bien » [gente de bien]. Les élu·es; les Distingué·es. Les bien éduqué·es, les civilisé·es, les « prêt·es à sortir de chez eux pour tabasser soi-même des manifestant·es ». Ils prennent en main le mandat éternel de la droite colombienne, réitéré on ne peut plus clairement par Abelardo : il faut « étriper la gauche ». C’est que le fascisme n’est pas qu’un État autoritaire; il repose sur des relations sociales colonisées par la haine de l’autre, par le rêve délirant d’une toute-puissance sur autrui, construit au fin fond de soi au fil des humiliations du capital.

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Au sein du capitalisme, il faut savoir faire la distinction entre les vies. Sauve qui peut : on ne pourra pas garder tout le monde. C’est ce qu’inculque depuis des décennies la doctrine contre-insurrectionnelle de « l’ennemi interne ». La violence en est le corollaire; l’ennemi peut être n’importe où, vaut mieux ne pas prendre de chance. Si on veut survivre, il faut tuer en premier. Pour cela, Abelardo a fait campagne en promettant la fin des dialogues de paix, la construction de « méga-prisons » et la reprise des bombardements massifs contre les groupes armés. 

Et pour ceux qu’on ne peut tuer directement, on trouvera un autre prétexte : fumigation aérienne massive des terres où l’on soupçonne la culture de la feuille de coca, sans distinction pour les autres aliments cultivés, malgré les échecs historiques de cette tactique encensée par les États-Unis et Monsanto. Mort sanitaire ou mort économique. 


Fascisme et impérialisme

Le phénomène s’étend partout sur le continent, Argentine, Salvador, Chili, Pérou, Équateur. Les sociaux-démocrates se plaisent à répéter : quelle fatalité, cette vague d’extrême-droite en Amérique latine! Comme s’il s’agissait d’un simple balancier régional qui peinait à trouver son équilibre. Quelques progressistes s’acharnent à dire qu’il y a eu fraude, achat de votes. La seule bouée de sauvetage pour quiconque accepte de jouer le jeu de la démocratie bourgeoise. Pour qui refuse de discerner la légitimité de la légalité quand c’est le pays entier qui a été acheté. Quand nos multinationales canadiennes travaillent sans relâche à influencer subtilement le vote, promouvoir le fracking aux côtés de l’extrême-droite, placer leurs pions pour réduire leurs impôts et exploiter des écosystèmes menacés. 

Ces élections de gouvernements fascistes ne sont pas une fatalité, non, ce n’est pas un tremblement de terre, elles répondent à une logique claire, celle de l’épuisement des gouvernements progressistes, qui, sous une pression impérialiste constante et un refus de la contestation structurelle, ne trouvent plus les solutions pour leurs peuples. En connaissant le destin réservé à celles et ceux qui osent exercer un leadership contestataire, il est plus simple de se plier aux demandes de l’empire, d’en accepter les pantins, de la Espriella, Milei, Bukele, Kast, Fujimori, Noboa, même si ça signifie la résignation face à une politique de la mort. 

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J’allume la radio. On est rendu·es à deux cent soixante-cinq morts. Des dizaines de milliers de familles retrouvent leurs chez-soi détruits. Les politicien·nes se disputent les sympathies et les déclarations d’appui. 

Le nouveau président refuse l’aide internationale : seuls pourront entrer des appuis des États-Unis, de l’Équateur et d’Israël. 

Presque simultanément, il donne l’ordre à l’armée de bombarder la région du Catatumbo. Avions de combats, hélicoptères et mitraillettes; trois civil·es blessé·es, une maison détruite. 

 

 

Author
Em - PASC