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06/06/2026

Entrevue réalisée par Betty Saucier | PASC 

Pour commencer, pourrais-tu nous parler un peu de toi : qui es-tu, que fais-tu dans la vie et dans quels processus es-tu impliqué ?

Luis Alberto Pérez Vivas : Nous on dit « comme le palmier rouge », un palmier de la région qui naît, grandit et passe toute sa vie au même endroit. Je suis donc un paysan, né et élevé comme le palmier rouge dans la vereda de La Esmeralda, dans la municipalité de Villahermosa.

J’ai eu l’opportunité — et aussi ressenti la nécessité — de partir étudier, car à l’époque, il n’y avait pas d’accès à l’enseignement secondaire, ni à l’enseignement supérieur dans la région. J’ai étudié à Bogotá, puis un temps à Manizales, avant de revenir ici pour rejoindre ma famille.

Mes parents ont été membres du processus communautaire de la vereda toute leur vie. Cet héritage et le lien que ma famille a toujours eu avec le processus ont ouvert d’autres possibilités qui m’ont permis de participer à différents espaces.

Le processus de base de la vereda, l’Asociación Tienda Comunitaria Vereda La Esmeralda, a eu une certaine visibilité dans la région. Ainsi, on nous a invités, mes frères et moi, à participer à un projet de transformation des conflits liés à l’eau dans la région du nord du Tolima et dans le Magdalena Medio, projet mené par la Corporación PODION, Punto de Apoyo.

Nous avions déjà participé à des événements tels que les audiences publiques à Falan et les carnavals pour l’eau dans la municipalité de Líbano, mais de manière sporadique. Dans le cadre du projet de l’École socio-environnementale (PODION), nous avons été invités à rejoindre l’alliance contre l’exploitation minière dans le nord du Tolima. L’objectif principal de cette alliance est de défendre la vie dans son ensemble et l’eau en particulier, qui constitue un élément fondamental de cette vie dans le nord du Tolima.

De plus, la participation de l’Asociación Tienda Comunitaria a ouvert la voie à la promotion de la territorialité paysanne, que l’on cherche aujourd’hui à consolider dans la région avec le processus du Territoire Paysan Agroalimentaire. Ces deux initiatives sont étroitement liées, car elles impliquent de nous envisager à une échelle plus large, au niveau régional, et de nous reconnaître — comme nous l’enseigne l’eau — comme des territoires interconnectés.

Une des stratégies de ce système est de nous diviser, nous mettre dans des cases et nous individualiser, mais de nous voir au niveau régional, c’est comprendre que nous sommes interconnectés et que ce qui se passe dans une municipalité ; une vereda ; une région, affecte les autres.

Les trois initiatives auxquelles nous participons actuellement sont : le projet de la Tienda Comunitaria, l’alliance contre l’exploitation minière dans le nord du Tolima et le projet de Territoire Paysan Agroalimentaire.

Quel est le panorama général des activités et des entreprises minières dans le nord du Tolima ?

Luis Alberto Pérez Vivas : Tout d’abord, il faut établir un lien entre ces entreprises et la violence dans le pays. La Colombie a été le théâtre de nombreux processus d’extractivisme. Ces processus ne sont pas nouveaux.

L’exploitation minière arrive et s’installe dans la région au siècle dernier, avec une exploitation britannique. L’exploitation espagnole est laissée à l’abandon après les mouvements d’indépendance, mais les activités reprennent au XXIe siècle avec l’arrivée dans la région d’entreprises minières, spécialisées notamment dans l’extraction d’or et d’argent.

Depuis 2012, nous subissons cette ouverture néolibérale que le pays et les mouvements sociaux ont dénoncée. Des projets miniers sont régulièrement proposés dans la région.

La première confrontation que nous avons eue à ce sujet fut avec la mine El Gran Porvenir à Líbano, une entreprise minière qui s’est installée dans une des veredas qui est au sommet de la montagne. Au fil des années, celle-ci a continué ses activités minières, et ce, malgré l’opposition de la population en raison de l’eau qui commence à se raréfier dans les veredas de la partie basse de la montagne. 

Notre région occupe une position géologique stratégique, car nous faisons partie du versant du volcan Nevado del Ruiz, ou Cumanday, comme l’appelaient autrefois les communautés autochtones. Cela rend la zone très intéressante sur le plan géologique. Ainsi, ces ouvertures réalisées au siècle dernier sont aujourd’hui renouvelées par une série de concessions minières gigantesques détenues principalement par des entreprises canadiennes et américaines, notamment du Texas.

Les principaux acteurs sont Eaton Gold, qui détient actuellement 2 titres miniers en phase d’exploration et 31 demandes de titres miniers ; Miranda Gold Colombia — une filiale de la société canadienne Outcrop Silver & Gold — qui détient 4 titres en phase d’exploration et 11 demandes de titres ; Tiger American Gold S.A.S, avec 5 titres en phase d’exploitation ; et la mine El Gran Porvenir, qui détient également 5 titres en phase d’exploitation.

De plus, l’entreprise connue en Colombie sous le nom de Minerales Santa Ana mène un projet d’une ampleur considérable. Il s’agit du plus grand projet d’Outcrop Silver & Gold, qui s’étend sur près de 28 000 hectares dans tout le nord du département de Tolima.

Ce sont d’immenses polygones qui recouvrent des aqueducs communautaires, des sources d’eau et les villages eux-mêmes. Dans le cas de Falan, même l’agglomération urbaine se trouve à l’intérieur d’un de ces polygones. C’est une carte très problématique, qui suscite beaucoup de craintes quant à sa mise en œuvre, car même si l’argument a toujours été que l’ensemble du périmètre ne serait pas utilisé, et qu’il s’agit évidemment d’accès ponctuels par lesquels on accède au périmètre, et cela crée tout de même un polygone dans lequel on peut entrer à n’importe quel endroit.

Le projet n’est pas désigné comme un district minier, car il semble se composer de titres individuels. Il s’agit toutefois de plus de 129 demandes qui, ensemble, couvrent pratiquement la totalité du territoire du nord du Tolima.

Cette fragmentation s’inscrit dans une stratégie adoptée par plusieurs sociétés minières, car les très grands projets doivent être soumis aux autorités nationales et sont sujets à des restrictions plus strictes. La stratégie consiste à regrouper plusieurs petits titres, de sorte qu’ils soient gérés au niveau régional. C’est pourquoi il y a autant de titres.

Le projet Minerales Santa Ana a des impacts gigantesques au niveau environnemental et social, car la population qui habite ces régions n’agit pas dans l’optique de transformer ses pratiques culturelles et productives, qui sont surtout agricoles, à la différence de la logique qu’implique l’exploitation minière.

Compte tenu des répercussions que ces entreprises extractives ont eues dans d’autres régions, le pays disposait d’un outil : les consultations citoyennes. Lorsque la population a commencé à comprendre qu’accepter l’exploitation minière revenait, d’une certaine manière, à renoncer à la possibilité d’avoir de l’eau à disposition  — car la consommation d’eau de l’industrie minière est énorme  — les consultations ont commencé à se prononcer contre les projets miniers. Les cas emblématiques dans le Tolima sont ceux de Cajamarca et de Piedras, où la consultation citoyenne faite au préalable a été majoritairement favorable au blocage de la mise en œuvre de projets miniers dans la région.

Lorsque l’État s’est rendu compte que cela risquait de freiner l’expansion de nombreux projets miniers, il a retiré l’accès aux consultations pour les communautés paysannes. Aujourd’hui, la consultation préalable citoyenne existe toujours pour les territoires autochtones et afro-colombiens, mais cette possibilité a été retirée aux communautés paysannes.

Depuis lors, les entreprises ont toujours eu un mode opératoire consistant à tirer parti des injustices, de la faim et des inégalités qui règnent dans ce pays. Elles arrivent en promettant d’améliorer, de transformer et de faire tout ce que les gouvernements, les préfectures, les municipalités et les administrations n’ont pas réussi à faire. Elles arrivent avec un discours très séduisant : offrir des emplois, des services de santé, améliorer les routes, distribuer des kits aux élèves, offrir des cadeaux à Noël. En réalité, elles s’emparent de toute la vie des gens, car elles commencent à s’immiscer dans de nombreuses sphères que les gens géraient auparavant de manière autonome.

Comment le mouvement anti-mines s’est-il organisé pour faire face à ces interventions, et quelles difficultés ou quels risques a-t-il rencontrés ?

Luis Alberto Pérez Vivas : En raison du niveau élevé d’impunité dans le pays, les actions de résistance et les plaintes aboutissent rarement. Cette situation est également liée à un système judiciaire qui, dans de nombreux cas, est coopté. Il est connu au sein de la population que les entreprises minières collaborent avec des groupes en marge de la loi et s’associent à des pratiques de violence d’État pour réprimer les résistances qui surgissent face aux projets miniers.

Dans le nord du Tolima, ça n’a pas été différent. Les leaders qui se sont opposés ont dû, dans certains cas, partir ou se protéger avec des mesures de sécurité, et dans d’autres cas, souffrir la douleur qu’implique l’assassinat, la mort de leurs proches. Dans le cas de Falan, huit jours après qu’ait été réalisée l’audience publique dans laquelle il y a eu en majorité une opposition à l’exploitation minière, le fils d’un leader qui était une voix importante face à l’exploitation minière fut assassiné. Cela décourage et effraie les gens.

Plusieurs personnes peuvent être en désaccord avec les processus miniers dans la région, mais la peur et le désespoir opèrent. C’est le modus operandi tant des entreprises que de l’État.

En Colombie, les leaders sociaux et les leaders environnementaux en particulier sont des plus violentés. Nous avons les chiffres les plus élevés de leaders environnementaux assassinés, car ils sont très articulés. De plus, une constante est la démonisation des processus environnementaux, mais plusieurs mesures ont été prises pour y remédier.

En 2021, nous avons pris part aux manifestations qui ont éclaté dans tout le pays, nous joignant ainsi à la vague d’indignation nationale. Au niveau régional, nous avons réalisé des marches pour la vie, des carnavals pour l’eau, des forums, des ciné-clubs et des écoles socio-environnementales. De même, nous avons fait des exercices de gestion communautaire de l’eau, incluant des actions de « semis d’eau » ainsi que des analyses de la pureté de l’eau à l’aide de guides déjà élaborés à cet effet.

Nous avons visité les communautés pour partager le message et générer un contre-discours face au discours de l’entreprise minière. Nous avons tenté de montrer que notre posture n’est pas celle d’une opposition au développement —  dans laquelle on ne veut ni infrastructures, ni système de santé, ni emplois pour la population — mais plutôt une qui se positionne à partir de l’alliance contre l’exploitation minière : être impartiaux et observer ce qui se produit avec les animaux et les humains qui vivent au milieu de la pollution. Heureusement, nous avons la capacité de mener des analyses et études scientifiques. Ainsi, nous avons effectué un exercice rigoureux et systématique afin de ne pas simplement lancer des affirmations qui tombent facilement face aux arguments de l’entreprise.

Tel a été l’exercice d’activisme ; essayer de rallier davantage de personnes, non pas à une lutte en particulier, mais à la prise de conscience qu’à un moment donné, il faudra faire entendre cette voix éclairée et consciente, qui ne reste pas passive face à ce qui se passe sur le terrain.

Sur le territoire, beaucoup de gens sont favorables à l’exploitation minière. À quoi cela est-il dû, selon toi ?

Luis Alberto Pérez Vivas : La tension naît face à la nécessité. L’entreprise minière arrive en affirmant qu’elle va résoudre des problèmes qui, historiquement, n’ont jamais été résolus. Cela suscite des attentes, un désir d’entrer en relation avec cette source de ressources et de solutions, car c’est ainsi que la société minière se présent, finalement. Face à cette source, il est difficile de s’opposer, car les gens ont besoin de moyens de subsistance.

Les entreprises minières créent également de nouveaux besoins. Elles encouragent, par exemple, l’utilisation accrue des motos et favorisent des changements culturels dans la consommation de tout, y compris de l’alimentation, qui est le besoin le plus fondamental.

Mais les personnes sont conscientes et il y a une défense de l’eau. Les gens savent que, bien que nous soyons une région riche en eau, celle-ci est aussi rare. Qu’est-ce que j’entends par rare ? De nombreuses sources s’assèchent en été. Les maisons et les fermes paysannes doivent puiser leur eau dans des cours d’eau plus importants, comme les rivières ou les ruisseaux, durant l’été. On sait que l’exploitation minière consomme une quantité importante d’eau.

On retrouve alors les deux perspectives : des personnes qui, par bénéfice ou par nécessité, sont proches de l’exploitation minière, et d’autres personnes qui sont très conscientes du problème et s’y opposent d’une manière ou d’une autre.

Il y a une autre grande partie de la population qui ne prend pas parti ; la peur se sent réellement, car plusieurs processus en Colombie ont tendance à être très violents. S’opposer à l’exploitation minière, c’est en quelque sorte se marquer une croix sur le front. Les gens ont peur de s’exprimer. D’autre part, soutenir les projets miniers génère également des tensions, surtout dans les relations communautaires. C’est pourquoi plusieurs personnes préfèrent maintenir la neutralité.

Par rapport au TECAM del Cañón de los Ríos Lagunilla y Azufrado, quelles sont les menaces actuelles et quelles entreprises ont déposé des demandes de titres d’exploration et d’exploitation sur le territoire ?

Luis Alberto Pérez Vivas : Je n’ai pas les informations exactes sur quelle entreprise spécifique a des demandes dans le TECAM, et je ne sais pas s’il s’agit de plusieurs entreprises ou d’une seule. Or, je peux partager des informations sur deux points.

D’une part, le polygone du TECAM est bordé à l’ouest par une partie de la municipalité de Falan, à savoir le district de Frías. C’est à Frías que se trouve Minerales Santa Ana, le plus grand projet d’Outcrop Silver & Gold. Cela représente une menace spécifique pour la vereda de La Julia Bagazal. Une grande partie de cette vereda s’approvisionne en eau à Frías, à la limite entre le district de Frías et la municipalité de Villahermosa, à partir d’un lieu qui se nomme l’Alto del Canasto. Ce dernier, qui alimente en eau plusieurs veredas de Falan, Palocabildo et Villahermosa, est menacé par le projet de Minerales Santa Ana.

D’autre part, notre TECAM se situe juste en face de la mine El Gran Porvenir de Líbano. Au travers de l’eau, tout est connecté. Ainsi, des veredas telles que La Uribe, El Castillo dans sa partie basse et La Esmeralda dans sa partie basse sont réceptrices de la pollution générée dans les veredas de cette municipalité voisine. Il y a des polygones — mais comme je te dis, je mentirais si je prétendais pouvoir les associer à une entreprise en particulier — qui sont en demande et qui vont chevaucher ce qui a été délimité comme Territoire Paysan Agroalimentaire.

Plusieurs processus se développent à l’insu des communautés, mais nous savons que dans la partie basse de la vereda des activités minières artisanales ont été menées par des personnes ne résidant pas dans la région, et que des entreprises minières se sont rendues dans les veredas du TECAM, même si l’on ne sait pas exactement quels titres sont concernés.

Le fait de ne pas savoir quelles entreprises ont effectué ces visites et formulé ces demandes fait partie d’une stratégie. Il y a tellement de corporations, de projets, de filiales et d’instances que tout devient flou. Le processus devient très anonyme : on ne sait pas à qui l’on a affaire, vers qui se tourner ni où s’adresser. Ce manque de clarté entrave le dialogue et limite les possibilités de dénonciation.

Assurer la vie digne est l’un des principaux objectifs du TECAM. Comment les activités minières pourraient-elles y nuire sur le territoire ? Quelle place occupe l’eau dans ce contexte ?

Luis Alberto Pérez Vivas : Les paysans l’ont souvent répété : « Vive les paysans et qu’on les laisse vivre, car la campagne sans paysans existe sans exister ! » C’est une ballade populaire, une « carranga », qui décrit très bien ce que vivent les paysans : si nous sommes liés à un territoire, le premier droit qui a été bafoué est celui d’avoir un espace où œuvrer, c’est-à-dire le territoire lui-même.

Définitivement, l’accès à l’eau dignifie, car c’est lorsqu’elle n’est pas là que se ressent l’indignité de vivre sans la possibilité de boire un verre d’eau, sans la possibilité de se laver quotidiennement, sans la possibilité d’aller se baigner dans une rivière, sans la possibilité de voir pleuvoir. L’accès à l’eau fait partie de cette dignité. La vie digne sans eau est impensable. Il existe certes des régions et des contextes où la pénurie d’eau se vit différemment, mais sur notre territoire en particulier, l’eau est un élément fondamental de la vie.

L’eau connecte, elle est la colonne vertébrale et constitue le cadre autour duquel s’articulent tous les autres éléments de la biodiversité et de l’écosystème. Le paysage lui-même est traversé par l’eau : les cultures, les bambous, l’élevage, les activités qui s’y déroulent, la disposition des habitations. Tout dépend essentiellement de cette disponibilité de l’eau. Je le répète donc : le risque que représente l’exploitation minière au sein du TECAM, et le risque qu’elle fait peser sur la vie elle-même, c’est qu’elle affecte l’ensemble du territoire, en touchant notamment l’eau, mais aussi un mode de vie.

Bon nombre d’activités dépendent de cette gestion de l’eau, de cette relation qui existe avec l’eau et la terre. En touchant à l’eau, en touchant à ce mode de vie, on introduit de nouveaux besoins et de nouvelles logiques bien plus mercantiles et violentes. Cela constitue donc un risque pour une vie digne telle que proposée dans le TECAM, qui concerne la possibilité de décider comment vivre dignement sur ce territoire, comment valoriser ce qui existe : valoriser l’air pur, valoriser une alimentation cultivée sainement, valoriser une protéine animale élevée en étroite relation avec la terre. Valoriser toutes ces choses depuis une logique axée sur le développement implique un retard. Nous comprenons donc la vie digne comme cette possibilité d’autodétermination et, à partir de là, de valoriser ce qui, selon une autre logique, n’a pas de valeur.

En quoi le TECAM est-il un outil permettant de protéger l’eau, le territoire et la vie digne ?

Luis Alberto Pérez Vivas : Le TECAM est un outil attendu depuis des années qui vise à reconnaître les droits territoriaux. La paysannerie colombienne a été déclarée sujet de protection spéciale, mais jusqu’alors, ces droits n’avaient pas été pris en compte. Cela implique de reconnaître les droits territoriaux de près de 15 millions de personnes, ce qui suppose de profondes transformations des logiques sur lesquelles le pays s’est construit.

Le TECAM est un outil destiné à mettre en valeur et à faire entendre des propositions alternatives pour améliorer la vie dans les territoires. En l’absence d’une instance territoriale, les décisions sont toujours prises ailleurs et, généralement, à l’insu des communautés. Elles sont prises dans les mairies, les conseils, les préfectures, les assemblées départementales, c’est-à-dire dans les instances qui, sur le plan administratif, assument cette fonction.

Le TECAM donne la parole aux communautés afin qu’elles puissent décider de l’avenir de leur territoire. Il ne s’agit pas d’une île au milieu de l’océan que constitue le pays, mais d’une entité qui sera étroitement liée aux villes. Le TECAM ne s’adresse pas uniquement aux paysans qui y vivent, c’est une proposition pour tout le pays. Il vise une autre possibilité qui n’est pas seulement industrielle, axée sur les produits chimiques, mais une autre façon de produire pour prendre soin de la vie de toutes les personnes qui vivent dans les villes, dans le pays, car une grande partie de la nourriture que nous consommons aujourd’hui n’est pas de bonne qualité, elle n’est pas nutritive.

Le TECAM est donc un outil qui permet de donner la parole aux initiatives visant à offrir une vie digne aux habitant.e.s du territoire et à toutes les personnes qui, à partir de là, entrent en relation avec d’autres lieux et d’autres façons de vivre dans le pays.

 

Face à cette situation, comment envisages-tu l’avenir de la région ?

Luis Alberto Pérez Vivas :  Je reprends une phrase poétique de Cortázar : « l’espoir n’appartient pas aux hommes, mais c’est la vie elle-même qui se défend ».

Il faut être les porte-parole de l’espoir et envisager le territoire avec espoir, car il ne s’agit pas seulement de l’humain ; les coqs chantent que l’on se lève ou non, que l’on leur demande ou non de chanter. Il y a une vie qui sait comment fonctionner.

On dit que les fleurs et les plantes fleurissent pendant la nuit. Le fait est là : on se lève et on constate que les arbres de la ferme ont grandi de quelques centimètres, qu’une fleur s’est éclose, qu’une nouvelle feuille a poussé. Ces relations existent bel et bien, et je crois qu’elles dépassent de loin notre arrogance en tant qu’êtres humains. C’est là que je perçois d’abord l’espoir, dans un territoire qui, bien qu’étroitement lié aux humains, se situe aussi au-delà d’eux, et où la terre trouve le moyen de se défendre.

Récemment, dans la municipalité d’Ataco, dans le Tolima, le territoire a été fortement perturbé par l’exploitation minière illégale. On observe actuellement une prolifération de moustiques et de maladies associées à leurs piqûres, qui se développent dans les puits d’eau laissés par l’activité minière. Cela témoigne d’une sagesse de la terre qui sait jusqu'à quand et dans quelle mesure elle peut tolérer ces dommages qui lui sont infligés.

D’autre part, on peut devenir la voix d’un territoire, et il est important de ressentir ce lien avec un territoire particulier auquel on veut donner voix, car celui-ci aura besoin de cette défense. Je pense que les outils mis en place sur le plan juridique sont adéquats : les entités territoriales des TECAM, les déterminants territoriaux tels que les zones de protection et de production alimentaire (APPA), et même l’extension des réserves autochtones, le renforcement et la mise en place des conseils communautaires afro-colombiens et d’autres formes d’organisation paysanne, comme les Zones de Réserve Paysanne (ZRC).

Tout cela revient à ajouter de petites pièces à ce puzzle, afin que de plus en plus de territoires soient protégés et puissent affirmer : « Pas sur ce territoire. Pas sur ce petit bout de terre ». Cela implique de faire prendre conscience de la valeur qu’il y a à vivre sur un territoire où l’on peut encore boire l’eau sans risquer d’aller à l’hôpital, où l’on peut encore respirer l’air, où l’on peut encore vivre et dormir en toute tranquillité, sans craindre d’être volé, d’être tué ou d’être victime d’une quelconque atteinte.

Je crois donc en ces deux dimensions : d’une part, la responsabilité humaine d’élargir la conscience ; d’autre part, une force qui est déjà présente dans la nature et à laquelle il faut apprendre à faire confiance et à prêter attention. Voilà ce que je dirais à propos de l’espoir pour ce territoire.

 

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Entrevue réalisée par Betty Saucier | PASC