Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Le système judiciaire au service de l'extractivisme

25 Abril 2021

Si après la signature des accords de paix de 2016, les Colombien-nes pouvaient espérer une amélioration de la situation des droits humains, à l’élection à la présidence en 2018 d’Ivan Duqué, qui avait pris la tête de l’opposition à ces accords, les espoirs s’envolèrent rapidement. 

La situation de la région Centre Oriente s’illustre facilement avec quelques chiffres… En 2020, 292 meurtres en 76 massacres selon l'ONU. En 2021, durant les 2 premiers mois de l’année, on a recensé 14 massacres faisant 55 victimes et 73 homicides parmi les anciens combattants FARC-EP et leaders sociaux. À ces morts, s’ajoute la persistance des poursuites judiciaires à l’encontre des défenseurs des droits humains, comme la récente arrestation, le 23 Février 2021, de MIGUEL YASID DAZA GALINDO défenseur de Droits de l'Homme et membre du COSPACC dans le département de Casanare.

Les assassinats politiques sont donc toujours d’actualité. Toutefois, le gouvernement s’est orienté, depuis quelque temps, vers une nouvelle forme de répression, la judiciarisation.

LA JUDICIARISATION, NOUVELLE FORME DE RÉPRESSION

La signature d’accords de coopération entre le Parquet général de la nation, les sociétés transnationales et le Ministère de la défense a permis la mise en place d’un processus de
privatisation de la justice pénale qui favorise l’impunité de ces sociétés et des membres de la force publique tout en installant un système de violation des droits économiques, sociaux et culturels de la population. Prétendument conclus pour mener des enquêtes sur des délits comme la saisie d'hydrocarbures et le terrorisme contre l'industrie pétrolière - enquêtes qu’elle finance ! - ces accords ont fait du système judiciaire et des pouvoirs du bureau du procureur général une arme pour criminaliser la protestation sociale des communautés en désaccord avec l’activité extractive pratiquée par ces sociétés transnationales.

L’enquête d'Open Truth illustre bien la connivence entre la justice colombienne et les sociétés transnationales : elle a montré que le parquet avait émis des mandats d'arrêt contre les dirigeants sociaux de San Luis de Palenque à Casanare, seulement quelques jours après les accords entre l'entreprise canadienne Frontera Energy et Ecopetrol pour obtenir la protection des forces militaires dans leurs zones d'intervention pétrolière. 

LA SITUATION DANS LA RÉGION DU CENTRE ORIENTE

Un total de 38 leaders sociaux judiciarisés sont enregistrés depuis 2018 dans les départements qui composent cette région. 36 de ces enquêtes et poursuites sont menées par les structures de soutien du Parquet, financées par des sociétés de l'industrie pétrolière (Ecopetrol S.A., OXY, Frontera Energy, Cespa, Oleoducto Bicentenario, Equión, Gran Tierra Energy), devenant ainsi le principal acteur impliqué dans la répression de la contestation sociale. 

Les leaders sociaux sont bien les victimes de ce processus. Présenté-es comme des membres de bandes criminelles, ils et elles sont arrêté-es et emprisonné-es en attente de leur procès, attente qui peut facilement durer 5 ans. Quand on connaît les conditions de détention et la violence des prisons colombiennes (24 morts le 21 mars 2020 à la prison La Modelo), auxquelles s’ajoute le contexte de la Covid, on comprend à quel point la vie des leaders sociaux est en danger.

Si certain-es dirigeant-es retrouvent leur liberté en cours d’instruction, comme c'est le cas, par exemple, de Hermes José Burgos en août 2020, après deux ans de détention, ou d’Alexander Cetina Lozada, le 16 avril 2021 après 14 mois de détention, le message du gouvernement est clair et le climat de répression renforcé.

L’exercice de protestation sociale le plus persécuté dans le Centre Oriente, est, sans surprise, l’opposition aux projets d’exploration, d’exploitation et de production pétrolières. Les sociétés transnationales sont devenus les principaux agresseurs des dirigeants sociaux en finançant les structures d’appui du ministère public en vue de la réalisation de leurs objectifs financiers.

Ce contexte de répression tend à s'aggraver avec le développement de l'opération Artémis avec laquelle le gouvernement approfondit la militarisation des territoires sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue et les groupes armés illégaux. Cette militarisation soutenue par les troupes américaines de la Brigade d'accompagnement technique, se concentre en particulier dans les zones frontalières avec le Venezuela, renforçant ainsi le contrôle des populations locales et l'intensification des politiques interventionnistes en Amérique du Sud.

LA SITUATION DANS LE DÉPARTEMENT D’ARAUCA

La population colombienne vit ainsi toujours dans un contexte de violence et de répression. Le département d’Arauca, frontalier du Vénézuela, subit de plein fouet toutes les formes de répression. De la menace aux assassinats !  Par exemple, via son compte Facebook le journal TROCHANDO SIN FRONTERAS du Movimiento Político De Masas Social Y Popular Del Centro Oriente Colombiano (MPMSPCOC) reçoit des messages du type : « A estos de trochando plomo ventiado ». Emiro Goyeneche, directeur de la station stéréo FM Sarare dans la municipalité de Saravena, est régulièrement harcelé. Ces menaces peuvent aussi s’illustrer par le fait que 5 membres du MPMSPCOC ont droit à la protection de l’UNP lors de leurs déplacements. Les arrestations politiques ensuite, puisque Horacio Ramìrez, Juan de Jesùs Gòmez et Reynel Aguilar, tous trois membres du MPMSPCOC sont encore en prison à ce jour. En 2020, il y a eu 45 victimes civiles par armes à feu pour une population de 97 000 habitants. 2021 s’annonce pire encore puisqu’à ce jour (18 avril), on déplore la mort de 35 civils aux mains des groupes armés (dont 6 Vénézuéliens).

Ces pratiques sociales génocidaires (judiciarisation, criminalisation, violence policière, menaces et stigmatisation) répondent aux objectifs d’un État oppressif en collaboration avec les entreprises des hydrocarbures transnationales, les groupes paramilitaires et les institutions étatiques en entretenant un climat de peur dans la communauté civile et les associations et mouvements communautaires qui défendent les droits humains et qui s’efforcent d’organiser une vie digne pour les populations.

La Colombie n’est pas une démocratie et les Colombien-nes ne vivent pas en paix.

 

Sources :
Corporación de comunicaciones Trochando Sin Frontera, SITUACIÓN DE DERECHOS HUM ANOS DE LA REGIÓN CENTRO ORIENTE, Boletin N. 1, 2020, 20, p.
Fundaciòn de Derechos Humanos Joel Sierra, Informe sobre la situación de derechos humanos y derechos internacional humanitario – Arauca 2020, Saravena, Arauca, 33, p.
Comisión de Derechos Humanos, Congreso de los Pueblos, Ser Líder Social No Es Delito, 25, mars 2021, https://www.congresodelospueblos.org/comunicado-libertad-a-lideres-socia...

Autor: 
PASC