Pasar al contenido principal
08/05/2017

Depuis l’entrée dans le nouveau millénaire, la Colombie a connu trois négociations de paix : une première avec les groupes paramilitaires (2002-2006), une deuxième avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC, 2012- nov. 2016) et la dernière avec l’Armée de libération nationale (ELN, en cours). La population civile est la principale affectée par les violences du conflit armé et elle est tout autant affectée par les décisions qui se prennent à la table de négociations. Ainsi, une des manières les plus sûres de protéger le processus de paix est de faire en sorte que la mise en place des accords, sinon la négociation elle-même, s’appuie sur les organisations civiles. La mise en place des accords est presque tout aussi risquée, et par conséquent aussi importante, que leur négociation.

La participation des organisations civiles est nécessaire afin de favoriser l’information et éviter les pièges qui ont failli faire échouer les négociations entre le gouvernement et les FARC en octobre 2016 : le peu d’information disponible sur le processus et le manque de participation de la société civile à son déroulement ont favorisé la campagne belliqueuse, conservatrice et misogyne du « Non » au référendum de ratification des accords.

La participation de la population rurale ainsi que de ses organisations à la mise en œuvre des accords est notamment essentielle pour renforcer les possibilités de réussite de l’étape de transition. D’ailleurs, au cours des différents processus de négociations qu’a connus la Colombie, les thèmes de la réparation des victimes et de l’accès des paysans à la propriété ont mis la population rurale, la plus affectée par le conflit, au centre du processus. L’expérience que les organisations sociales agraires (paysannes, autochtones et afro-descendantes) ont acquise tout au long de leur lutte pour la terre, et particulièrement contre la stratégie paramilitaire de contrôle territorial depuis la fin des années 1990, peut s’avérer être la clé de voûte de la réussite d’une politique agraire pour la paix.

Pour les organisations sociales formées par des paysans pauvres, la conjoncture actuelle constitue une opportunité politique pour surmonter non seulement la violence liée au conflit armé, mais aussi la violence structurelle qui les a historiquement mises en marge de la société. Elles interprètent le processus de négociations actuel avec l’ELN et la mise en place de l’accord avec les FARC comme étant propices à des réformes importantes et elles tiennent à y participer. Leurs revendications sont politiques et elles ont mené des propositions viables pour la société au milieu des pires atrocités. Elles ont su générer des réponses pour contrer la violence et défendre leur territoire.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le regain de popularité des Territoires paysans, tels que les zones de réserve paysanne (ZRP, prévues par la loi 160 de 1994) menées par l’Association nationale de zones de réserve paysanne (ANZORP) et les territoires agroalimentaires promus par le Coordinateur national agraire (CNA).

Pour ces deux organisations, les territoires en question peuvent assurer le maintien des conditions de vie et de production paysanne à travers des plans de développement que les communautés édictent elles-mêmes et qui tiennent compte de leurs besoins, notamment en matière de protection environnementale. Pour éviter l’accaparement des terres dans les mains des grands propriétaires, la communauté décide de la quantité d’hectares que peut posséder une famille selon la qualité de la terre et son type d’exploitation possible. Ces territoires sont pensés comme des mécanismes qui protègent les populations rurales de la violence des acteurs armés et, pour cela, les paysans espèrent que ces territoires seront reconnus comme des mécanismes favorisant la construction de la paix. Actuellement, 6 ZRP sont légalement constituées, 17 attendent leur légalisation et 29 autres sont en processus de constitution.

Quant aux territoires agroalimentaires, le premier d’entre eux a été constitué en novembre 2016 dans la municipalité de San Pablo, département de Nariño. Le CNA prévoit la création de 72 autres, dont plusieurs sont déjà en cours de constitution. Dans la plupart de ces territoires, les paysans n’ont pas suffisamment de terres pour assurer leur subsistance et ils attendent la reconnaissance légale et les ressources financières qui l’accompagnent pour procéder aux achats de terre nécessaires.

Ces Territoires paysans contribuent à la mise en œuvre des accords de paix (incluant les politiques de réparation des victimes et de l’accès à la terre des paysans). L’application de la politique agraire pour la paix devra favoriser leur déploiement et leur consolidation.

Les demandes de participation active de la société civile dans le processus de paix sont encore loin d’être satisfaites. Néanmoins, la Colombie se prépare pour le post-conflit et une participation plus active de la société civile et de ses organisations, particulièrement des communautés rurales, est prévisible dans la phase d’application des accords. Cette participation va crescendo : en 2006, les intérêts des victimes ont fait l’objet de négociations entre l’État et les paramilitaires; plus tard, lors des négociations avec les FARC, les victimes ont pu se faire entendre directement dans des forums; enfin, aujourd’hui, les victimes et la société civile sont annoncées à la table des négociations avec l’ELN.

Le gouvernement a aussi commencé à mettre en œuvre d’autres mécanismes qui peuvent servir la construction de la paix, dont la Loi de réparation des victimes et de restitution des terres (loi 1448 de 2011). Bien qu’elle se heurte à des obstacles institutionnels d’envergure et s'oppose à des intérêts économiques puissants, cette loi, qui a été reprise dans l’accord avec les FARC, reste incontournable.

Le conflit a fait ressortir l’importance de la vie collective dans les communautés rurales; celle-ci ne relève plus seulement d’une vision politique communautariste, mais de l’expérience de survie et de défense du territoire que les communautés ont acquise durant le conflit. Ainsi, à l’issue de l’accord avec les FARC se dégage une normativité légale destinée à produire les transformations du secteur agraire nécessaires à surmonter « les causes et les effets du conflit dans les régions rurales » (Santos et FARC 2016).

La construction de la paix est forcément liée à la mise en place de mesures socio-économiques et organisationnelles s’attaquant à la violence structurelle1. Il est ici important de distinguer la violence directe qui peut être réduite par des négociations de paix entre le gouvernement et les acteurs armés, et la violence structurelle dont la réduction ne peut résulter que de transformations plus larges. La fin du conflit armé ne mène pas automatiquement à la fin du conflit social. Ce conflit social, après la signature des accords, continue de se façonner et de prendre corps à travers de multiples facettes dont l’une d’entre elles est la stigmatisation et la violence envers les leaders sociaux et défenseur.euses des droits humains.

En effet, le nombre de meurtres, d’agressions, de menaces, d’intimidation et de violences contre elles et eux est alarmant depuis la signature des accords. Le nombre de leaders sociaux assassinés depuis le début de l’année 2017 dans le pays s’élève à 25. Dans son rapport annuel de 2017, qui couvre la période de janvier à décembre 2016, Front Line Defenders a rapporté 281 meurtres de défenseur.euses des droits humains dans le monde dont 86 en Colombie, plaçant cette dernière comme le pays avec le plus grand nombre d’assassinats de défenseur.euses des droits humains dans le monde. Selon un rapport de la Defensoría del Pueblo colombiano, 156 leaders sociaux et défenseur.euses des droits humains ont été tué.es au cours des 14 derniers mois. En outre, on dénombre cinq disparitions, 33 attaques et plus de 500 cas de menaces signalées. Une des causes principales de ce phénomène est la propension des groupes armés illégaux de s’approprier des territoires desquels les FARC se sont retirées, et ce, pour en contrôler les économies illégales, carburant de la guerre en Colombie.

Les accords de paix signés en novembre 2016 n’ont pas rendu le pays plus sûr pour les activistes autochtones et les militant.es qui défendent les droits humains. Le gouvernement continue d’affirmer que ces meurtres ne sont ni systémiques ni liés à l'activité paramilitaire et refuse de reconnaître leur cause au lieu de prendre des mesures pour éviter qu’ils ne se reproduisent. Dans ce contexte, il est dur de voir comment le processus de paix enclenché par la signature des accords en novembre 2016 va se mettre en œuvre dans les faits. Si la violence structurelle persiste, les possibilités de retour au conflit armé persistent aussi. Dans certains pays, la fin du conflit armé a été suivie d’une recrudescence de la violence (structurelle et directe) qui a dépassé celle de la guerre. Obtenir la paix ne consiste pas seulement à déclarer la fin des hostilités armées. La paix, il faut la construire.

Notes

1. Voir le concept de paix positive, élaborée par Johan Galtung (1969).

Author
PASC