Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Comment arrêter ce nouveau génocide en Colombie ?

7 Novembre 2017

Nous ne pouvons accepter éthiquement que l’on continue à tuer et à s’attaquer à nos leaders communautaires, sociaux, et aux défenseurs de droits humains en Colombie. Si cela ne cesse pas, nous ne pourrons pas mettre en place une véritable paix, stable et durable, au contraire nous revivrons assurément une autre époque de terreur, qui nous rappelle douloureusement celle qui a été vécue pas l’Union Patriotique.
Mauricio Torres-Tovar
Professeur de l’Université Nationale de Colombie

«Le mépris n’a pas le dernier mot, l’amour est plus fort que la mort et la violence.
Chaque mort violente nous diminue en tant qu’être humain»
Pape François

 

Chaque fois que l’on apprend l’assassinat d’une ou d’un leader social quelque part en Colombie, à la vitesse à laquelle se propage aujourd’hui l’information sur les réseaux sociaux, cela génère en moi un malaise, un mal-être, une profonde tristesse, une rage, un sentiment d’impuissance, et surgit une question que beaucoup d’entre nous se pose : que pouvons-nous faire pour arrêter ce nouveau génocide qui consume notre pays ?

Nous parlons d’un génocide, non pas par rhétorique politique, ou comme un simple abus de langage, mais parce qu’effectivement ce qui arrive en Colombie en ce moment correspond à la définition de l’annihilation ou l’extermination systématique et délibérée d’un groupe social pour des motifs communs. C’est-à-dire qu’on est témoin en Colombie d’une élimination systématique de leaders sociaux et de défenseurs.es de droits humains en raison de leurs actions dans les sphères du social et du politique.

Le gouvernement national insiste sur le fait qu’il n’y a aucune planification systématique qui explique l’ensemble des assassinats en Colombie, alors que les organisations sociales, syndicales, et de droits humains soutiennent au contraire qu’il y en a une, et que nous allons vers un nouveau génocide en Colombie contre nos leaders communautaires, sociaux, syndicaux et contre les défenseur.ses de droits humains.

Cette semaine, par exemple, on fait le douloureux constat d’un attentat dans le département de Huila envers Jhon Ninco, dirigeant syndical des travailleur.ses malades du secteur pétrolier ; de l’assassinat de José Jair Cortès, leader communautaire dans la municipalité de Tumaco, département de Nariño; de l’assassinat de Liliana Astrid Ramírez, éducatrice et dirigeante du Syndicat des maîtres de Tolima (Simatol) dans la municipalité de Coyaima, département de Tolima; et on rapporte l’assassinat de six anciens combatant.es en Isupi, localité de San José de Tapaje, dans la municipalité de Charco, département de Nariño, qui étaient retournés à la vie civile suite aux accords de paix entre le gouvernement et les FARC.

Ces morts s’ajoutent au lamentable décompte que l’on fait des assassinats dans le pays depuis les accords de paix. Selon le rapport «Panorama des violations du droit à la vie, à la liberté et à l'intégrité des leaders sociaux et défenseurs des droits humains en 2016 et au premier semestre de 2017» réalisé par différentes organisations de droits humains et publié au mois d’octobre 2017, en 2016 furent assassinés et disparurent de manière forcée 101 dirigeant.es, dont 65 étaient des figures importantes en faveur de la paix.

Au total, durant le premier semestre de 2017, selon la Defensoria del pueblo, furent assassiné.es 52 leaders sociaux et défenseur.es de droits humains, ce qui indique le tragique chiffre de 186 assassinats entre le premier janvier 2016 et le 5 juillet 2017, démontrant une tendance dramatique et soutenue des assassinats envers ce type de personnes.

Le rapport met aussi en évidence que les leaders et organisations les plus touché.es sont de caractère rural et ethnique, concentré.es dans la défense des droits territoriaux : 36% sont des paysan.nes, 23% sont d’origine autochtone et 7% sont afrodescendant.es . Le rapport mentionne également que la majorité des paysan.nes ciblé.es ont été chef.fes de Juntes d’action communale (Juntas de Acción Comunal) ; et que parmi les personnes autochtones ciblé.es, ce sont majoritairement des défenseur.es du territoire.

Également, le rapport mentionne que parmi les organisations sociales les plus touchées, on retrouve le Mouvement politique et social Marche Patriotique (Movimiento Político y Social Marcha Patriótica), le Conseil régional autochtone du Cauca (el Consejo Regional Indígena del Cauca - CRIC) et l’Association municipale autochtone Embera, Wounaan, Katío, Chamí et Tule, département du Chocó (Asociación de Cabildos Indígenas Embera, Wounaan, Katío, Chamí y Tule - Orewa).

Au sujet des auteurs de ces méfaits, le rapport mentionne que, pour l’année 2016, on ignore l’auteur des actes dans 57% des cas ; 25% sont attribuables à des narco-paramilitaires et 5,94 % à des groupes armés sans identification. Il indique que l’Escouade mobile anti-émeute de la police nationale (Escuadrón Móvil Antidisturbios de la Policía Nacional - ESMAD) et l’armée colombienne sont les présumées auteures de 4,95% des assassinats ; alors que les guérillas des FARC et de l'ELN le sont également pour 4,95% des cas. C’est-à-dire, comme il est de coutume, on leur reconnaît une impunité de fait, alors que l’on ne peut reconnaître qui sont les auteurs intellectuels et matériels, et qu’il est donc impossible d’établir de jugements pour ces cas particuliers.

Ce tragique panorama, confirme que l'ensemble des assassinats est relié à des aspects sociaux et politiques en rapport à la propriété de la terre et à la défense du territoire qui découle d’un refus des projets d’exploitation minière et énergétique, et de la tentative d’effectuer des projets communautaires collectifs, de l’exigence et de la protection des droits humains et du travail, entre autres choses. C’est-à-dire que oui, il existe un réel projet d’extermination systématique contre celles et ceux qui luttent pour leur territoire ainsi que pour leurs droits, ce qui vient confirmer l’idée d’un génocide.

Nous ne pouvons accepter éthiquement qu’en Colombie on continue à tuer et à s’attaquer à nos leader.es communautaires, sociaux, et syndicaux et à nos défenseur.es des droits humains. Si cela ne cesse pas, nous ne pourrons pas mettre en place une véritable paix, stable et durable, au contraire nous revivrons assurément une autre époque de terreur, qui nous rappelle douloureusement ce qui a été vécu pas l’Union Patriotique.

Face à la question de comment agir, je réussis seulement à écrire ces notes, à énoncer à travers les réseaux sociaux que cela est intolérable, à appuyer les manifestations sociales qui s’opposent à ces événements. Mais peut-être est-ce très peu, peut-être cela ne sert à rien, et peut-être dois-je m’impliquer d’une autre manière, m’exprimer d’une autre manière, ainsi que devraient le faire assurément plus de personnes de ce pays et d’autres pays, en considérant que, si chaque assassinat provoquait une expression d’indignation tant nationale qu’internationale, cela exigerait et aboutirait à l’arrêt de ceux-ci.

Nous ne pouvons comme société continuer à nous accoutumer à l’assassinat comme s’il était une chose normale, comme s’il fût une désignation divine pour notre société.

La Colombie ne peut perdre un nouvel espoir de construire une société différente, nous devons créer un tournant historique pour mettre en place un pays digne, juste, respectueux de la vie et de l’intégrité de ses concitoyens.

Nous devons nous donner à l’intérieur de notre société le mandat éthique que nous méritons, une paix accompagnée d’une justice sociale, et que cette paix ne peut nous coûter la vie!

Auteur: 
PASC