Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Lettre ouverte d’un prisonnier politique colombien

25 Octobre 2017

Bonjour à tous les camarades, aux prisonnier-ère-s politiques, aux délégués et aux déléguées de l’armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional - ELN) qui participent à la table ronde de Quito et à tous ceux et celles qui me liront.

Je m’appelle José Mora et je suis un prisonnier politique membre de l’ELN. Aujourd'hui, je parlerai au nom des personnes qui se trouvent incarcérées dans la prison de Jamundí, dans le Valle.

En Colombie, il y a 147 prisons qui ont une capacité de 80 000 prisonniers, mais dans lesquelles sont incarcérées, selon un rapport de l’INPEC daté du 31 août 2017, 117 000 hommes et femmes, une surpopulation qui atteint les 48 %. Les centres pénitenciers les plus affectés sont :

– Bucaramanga avec 88 % de surpopulation
– Palmira avec 94 %
– Manizales avec 132 %
– Barranquilla avec 150 %
– Pasto avec plus de 162 %
– Cali avec plus de 165 %
– Itagüí avec 225 %
– Santa Marta avec 368 %

Pour ce qui est de la prison de Valledupar, elle est conçue pour accueillir 256 personnes. Cependant, 1050 prisonniers s’y trouvent incarcérés. Cela constitue une surpopulation de 310 %.

Il est important de clarifier que ces chiffres en provenance de l’INPEC ne sont pas des plus exacts et ne tiennent pas compte de certains facteurs comme la présence de prisonniers dans les centres de détention transitoire comme l’URI et les postes de police, dans les pavillons non aménagés et autres espaces non prévus à cette fin. Il faut également noter que le calcul de population se fait seulement en termes de nombre de lits et de nombre de prisonniers. Nous sommes logés dans des cellules. Cependant, dans certains cas, des camarades dorment sur le plancher, dans les corridors et dans des conditions indignes. Les problèmes sérieux commencent quand nous devons nous réunir dans les espaces communs, comme les patios. Selon les chiffres de l’Equipo Jurídico Pueblos, le taux de surpopulation pourrait excéder les 70 %.

En raison des multiples sollicitations et tutelles ainsi que des efforts de nombreuses organisations de défense des droits de la personne et des prisonniers eux-mêmes, la Cour suprême a rendu des décisions favorables : T-153 en 1998, T-388 en 2013 et T-762 en 2015. Celles-ci avaient déclaré la négligence de l’État comme inconstitutionnelle. Il est grand temps de se réfléchir sur la manière dont, dans les prisons et les centres pénitenciers, les droits fondamentaux des hommes et des femmes qui s’y trouvent sont systématiquement violés.

Le rapport rendu par la commission du suivi de la décision T-762 de 2015, daté du 9 décembre 2016, souligne que :

1. Les droits relatifs à la santé des personnes privées de leur liberté sont menacés par le manque d’eau potable, les problèmes d’infrastructures et les difficultés associées à l’obtention d’une alimentation adéquate.

2. Le droit à l’alimentation n’est pas respecté. De problèmes sérieux se posent dans la préparation des aliments, fréquemment servis crus, en décomposition ou de mauvaise qualité, sans parler des méthodes d’entreposage, de préparation et de distribution qui ne répondent pas aux règles sanitaires les plus élémentaires.

3. Les conditions dans lesquelles sont incarcéré-e-s les prisonniers et les prisonnières dans les divers pénitenciers enfreignent la dignité humaine. Elles n’offrent pas le minimum nécessaire à la vie, à la santé, à l’intégrité et l’intimité de chacun ainsi que pour leur réinsertion dans la société.

Enfin, le rapport conclut en affirmant qu’il n’y a aucun moyen administratif mis en place qui pourrait contribuer rapidement au respect des droits des prisonniers et prisonnières de ce pays. De la même manière, le ministre de la Justice Enrique Gil Botero a fait valoir au mois de mars dernier, et ce, à plusieurs occasions, l’obligation de faire respecter et de garantir les droits de la population incarcérée qui, de par leur peine, paient leurs dettes envers la société. Ainsi, il est nécessaire d’assurer des conditions de détention humaines pour le bien de toute la société colombienne.

En dépit de ces déclarations de la part des représentants de l’État et les efforts de mouvements sociaux, tout particulièrement du Movimiento Nacional Carcelario, cet état des choses inconstitutionnel se perpétue et peu de mesures sont prises par les autorités, comme l’INPEC, la USPEC et le ministère de la Justice, pour remédier à la situation. Faire connaître les conditions de détention des prisonniers n’est pas tout. Encore faut-il y trouver une solution rapide et efficace. Cette situation intolérable n’est pas seulement vécue par les prisonniers et les prisonnières politiques, notamment les membres de l’ELN, mais par tou-te-s les détenu-e-s.
Compte tenu de la vocation de paix qui caractérise notre organisation et notre souhait de participer, avec toute la société civile, à la table ronde de Quito, en Équateur, je pense que les solutions à envisager doivent être satisfaisantes, non seulement pour l’ELN, mais aussi pour le reste de la population carcérale, qui, comme nous, est en grande partie victime du système politique et économique actuel. Ces gens appartiennent à de modestes familles et paient pour les délits qu’ils ont commis. Malgré leurs antécédents criminels, ce ne sont pas moins des êtres humains comme nous tous qui n’ont jamais mérité les atrocités des prisons colombiennes.

Cela dit, je souhaite réitérer que cela fait des mois que nous avons fait connaître notre demande de voir les peines de toute la population carcérale réduite de 20 %, afin de permettre un certain allègement du fardeau causé par la surpopulation des prisons. Nous demandons aussi la relocalisation des familles des prisonniers pour tou-te-s les incarcéré-e-s. En effet, l’éloignement des familles entraîne d’autres problèmes, comme la destruction des liens de parenté. Des enfants grandissent sans père ou sans mère. Aussi, dans de tels cas, les prisonniers et les prisonnières sont plus susceptibles de souffrir de dépression.  Cela va à l’encontre de l’objectif principal de l’incarcération qui est la réinsertion sociale.

Je termine en mettant l’accent sur le fait que la diminution de 20 % des peines et la relocalisation des familles contribueraient à l’amélioration du sort des prisonniers et prisonnières et paveraient la voie afin que les prisons et les centres pénitenciers cessent de se trouver dans un état inconstitutionnel. Ce n'est que lorsque de véritables transformations sociales, économiques et politiques seront en chantier que la population carcérale pourra être réduite. En effet, la majorité des femmes et des hommes incarcéré-e-s sont le produit du système capitaliste et de sa ségrégation qui ont hier privé d’opportunités ceux et celles condamné-e-s aujourd’hui comme délinquant-e-s et comme danger pour la société. Il n’existe pas non plus de méthode de réinsertion sociale efficace permettant de prévenir la rechute. Au contraire, à leur remise en liberté, un grand nombre de prisonniers et de prisonnières sont confronté-e-s à une réalité encore plus lugubre et encore plus discriminatoire que celle qu’ils ont laissée. Ils sont donc presque inévitablement replongé-e-s dans la délinquance.

La paix ne pourra jamais ni nous faire abandonner les armes ni nous enfermer dans ces centres d’humiliation, comme beaucoup le souhaiteraient. La paix implique des changements qui assurent l’égalité et l’équité. De cette manière, nous pourrions réussir à fermer des prisons comme cela a été fait aux Pays-Bas.

Merci beaucoup.


PRISON DE JAMUNDÍ — VALLE DEL CAUCA

Auteur: 
MOVIMIENTO NACIONAL CARCELARIO