Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Les mineurs artisanaux : luttes sociales et construction du territoire

11 Décembre 2012

La Piedra No 9, automne 2012

En Colombie, dans le sud de l’État du Bolivar, les mineurs artisanaux luttent pour leurs vies et pour leur droit d’extraire l’or qui s’y trouve. Malgré sa localisation centrale, cette région est encore très peu développée. L‘industrie minière internationale est en train de miser sur une nouvelle législation qui lui permet de prendre le contrôle d’un territoire unique et de déloger ses habitant-e-s, une situation qui n’est pas sans rappeler la conquête impériale d’il y a quelques siècles.

 

Santa Rosa Del Sur, un centre névralgique

 

Logé entre le Cauca et le Magdalena, deux grandes artères fluviales formant une barrière naturelle du reste du pays, le Sur de Bolivar est surtout composé du massif de la Serrania de San Lucas, où débute la cordillère centrale des Andes. Selon certains historiens, les premiers conquistadors qui arrivèrent devant ces montagnes délogèrent violemment les autochtones Malibues, Guamocoes et Zenues qui s’y trouvaient pour s’accaparer l’or, qu’ils découvrirent en grande quantité.

Aujourd’hui encore, cette chaîne de montagnes continue d’attirer la convoitise et on est loin de venir à bout des gisements qui s’y trouvent. Au contraire, les moyens rudimentaires jusqu’ici utilisés pour extraire l’or ont permis d’y conserver de multiples gisements encore inexploités.

Santa Rosa Del Sur est une communauté minière au pied des montagnes, point de chute pour les 5 000 à 10 000 mineurs qui vivent dans les centaines de communautés qui n’existent pas sur la plupart des cartes géographiques colombiennes. C’est là que la Federacion agro-minera del Sur de Bolivar, la Fedeagromisbol (ci-après, la Fédération), qui regroupe 37 associations paysannes et des petits exploitants miniers d’une dizaine de municipalités du département, défend les intérêts et les droits de membres éparpillés dans des communautés montagnardes difficilement accessibles.

Santa Rosa del Sur est une ville qui fourmille d’activité. Des dizaines de boutiques de compra-venta, des acheteurs et revendeurs d’or s’y trouvent, formant un maillon dans une longue chaîne de bénéficiaires du métal sorti de terre un peu plus loin. Au fil du temps, Santa Rosa a dû voir passer des pics et des pelles, suivant la valeur artificielle du métal définie par les marchés internationaux. L’incertitude boursière des dernières années a projeté la valeur de l’or à des sommets et provoqué une nouvelle ruée vers l’or qui est loin de faire la joie de tous.

C’est à Santa Rosa que la Fédération maintient une permanence et qu’au rythme des allées et venues des mineurs, elle réussit à les informer des dernières problématiques. À l’ordre du jour ces derniers temps: la réouverture de discussions sur la situation des mineurs artisanaux avec le gouvernement, le développement de coopératives agricoles, les violences contre ses membres et la présence paramilitaire.

 

Mina Caribe, communauté autonome

 

A Santa Rosa, on se déplace obligatoirement en quatre roues motrices. La coopérative de transport locale fait ses frais en embarquant une douzaine de personnes dans des Toyota Landcruisers qui partent fraichement nettoyés le matin et reviennent couverts de boue en fin d’après-midi le jour suivant.

Les conditions des routes peuvent changer rapidement. A travers un territoire escarpé avec des montées et des descentes parfois très raides, des pluies intenses, faites d’une terre rougeâtre et coupante, s’abattent saisonnièrement sur la région, rendant en peu de temps ces routes impraticables.

Des companeros de la Fédération se sont entassés avec nous pour un voyage de 7 heures vers Mina Caribe. La Toyota, pleine à craquer, le toit chargé de matériel, nous a mené le long d’une route sinueuse avec des vues prenantes des hauteurs des ravins. En avançant dans la Serrania, nous comprenons un peu plus les défis du monde des mineurs artisanaux: isolement, risque et débrouillardise dans un genre de Far West colombien. D’un côté et de l’autre de la route, il y a des sentiers qui mènent vers les communautés minières et les mines qui leurs fournissent quelques gains. Les plus anciens sites miniers en exploitation continue dans ces montagnes auraient une trentaine d’années.

Sans aide gouvernementale, ces communautés vivent en autarcie, organisant par leurs propres moyens des structures communautaires, des écoles, des réseaux d’eau courante et d’électricité. Outre une base militaire, de laquelle les soldats entrent et sortent en hélicoptère, la présence de l’Etat colombien est à peu près nulle.

Jairo Enriquez de l’organisation Sembrar, qui appuie la Fédération, s’est rendu avec nous dans ces communautés. Selon lui, la plupart des mineurs artisanaux qui vivent dans ces montagnes proviennent des régions urbaines qui ont été durement frappées par le conflit armé. La majorité d’entre eux aboutissent dans les minières à petite échelle, poussés par l’insécurité et la pauvreté, et vivent sans savoir ce que leur réserve le futur.

Nous arrivons à Mina Caribe, une exploitation assez récente. La découverte d’une veine d’or s’est faite il y a une quinzaine d’années. Depuis, c’est tout un village de près de 600 personnes qui a pris forme sur une des collines qui surplombe la mine. Alvaro nous a raconté son histoire, qui explique un peu le développement de cet endroit. Il est arrivé il y a une quinzaine d’années, après avoir quitté une grande ville colombienne, pour tenter sa chance dans les montagnes minières dont on lui avait parlé. Pensant rester quelques mois, il s’est joint à un groupe de mineurs dans une mine où tout un chacun peut arriver et se lancer comme orpailleur le long d’un ruisseau. Avec le temps, il s’est familiarisé avec la région et a fini par s’installer à Mina Caribe. Petit à petit, il s’est acheté des matériaux pour se bâtir une maison, il a rencontré sa femme avec qui il a eu des enfants. La mine et la communauté ont pris de l’ampleur et un campement temporaire est devenu un village permanent avec toutes les infrastructures nécessaires pour ses résident-e-s.

Aujourd’hui, les installations minières sont impressionnantes. Les machines de concassage et de traitement de la roche se trouvent sous des toitures en tôle et des équipes travaillent toute la journée pour venir à bout de l’or 18 carats qui s’y trouve. Au pied de la montagne se trouve le tunnel qui permet de pénétrer dans la mine avec ses chariots et ses rails. Au bout de ce dernier, des hommes travaillent avec des marteaux piqueurs et font sortir à un rythme régulier le matériel brut.

Cette petite exploitation est constituée en société, gérée comme une coopérative et fait partie de la Fédération, qui assure que tous ses membres connaissent et respectent des normes de sécurité. C’est tout le village qui dépend des bénéfices de la production et de la revente de cet or. Malgré la valeur de ce qui est extrait, peu s’enrichissent vraiment sur place. Pour avoir de l’argent liquide ici, il faut revendre l’or à des intermédiaires qui font leur part de bénéfices. Cet or sera revendu plusieurs fois avant de rejoindre les orfèvres et commerçants de Bogotá ou d’ailleurs dans le monde. En bout de ligne, cette exploitation contribue sans doute à faire vivre plusieurs centaines de personnes et la petitesse de l’exploitation fait en sorte que l’or en sera extrait pendant des décennies. Quoique des statistiques fiables soient difficiles à trouver, certaines organisations estiment qu’en Colombie, 2 millions de personnes dépendraient de l’industrie minière informelle.

Selon Jairo Enriquez, « Les mineurs artisanaux veulent que l’or ne soit pas exploité tout d’un coup, la méthode traditionnelle assure qu’il restera de l’or pour plusieurs années. Une multinationale qui entre ici extraira tout l’or en 10 à 15 ans et détruira tout au passage. » C’est bien le risque qui plane sur toute la région. En regardant les montagnes encore largement intouchées qui entourent la communauté de Mina Caribe, tout le monde s’inquiète de voir un jour ou l’autre des grosses machines industrielles détruire tout sur leur chemin. Sans oublier que l’or est souvent extrait dans des mines à ciel ouvert.

 

Le code minier et la criminalisation des mineurs artisanaux

 

En 2001, le gouvernement colombien a réécrit le code minier avec l’aide de consultants canadiens, ouvrant la porte à l’acquisition de titres miniers par les minières étrangères. La réforme du code minier a réduit le taux des redevances de 10% à 4%, mettant en place des conditions favorables pour les multinationales étrangères. En 2010, une nouvelle réforme au code minier a établi les mêmes règles pour les mineurs artisanaux et les multinationales minières. Les formalités des codes miniers et le capital requis pour avoir des droits de concessions dépassent les capacités de la très grande majorité des mineurs artisanaux colombiens (voir www.pasc.ca/ files/u6/depliantprofiteurs7.pdf).

“L’Etat nous étouffe, il nous enterre. La réforme minière permet aux grandes compagnies d’avoir des concessions. Pour nous, l’exploitation minière à grande échelle est une grande menace pour notre région”, nous dit José, un autre mineur artisanal.

Les réformes ont contribué à criminaliser les petits mineurs qui, au fil des dix dernières années, ont souvent été pourchassés par les forces de l’ordre, chassés de leurs exploitations, détenus massivement, contribuant à l’entrée de paramilitaires dans les zones minières. La Colombie est aussi le pays qui dépense le plus en terme de PIB pour ses forces armées et 30% des effectifs militaires colombiens servent à assurer la sécurité des ressources énergétiques. En novembre 2011, des responsables gouvernementaux ont affirmé avoir fermé 329 mines d’or illégales et arrêté 1228 personnes. Selon plusieurs défenseurs des petits mineurs colombiens, la stratégie gouvernementale vise à mettre fin aux exploitations minières à petite échelle.

Dans le Sur de Bolivar, la situation est pourtant plus nuancée qu’ailleurs en Colombie. Grâce à ses pressions, la Fedeagromisbol a réussi à obtenir des droits miniers pour une partie de ses membres. Ils sont donc parmi les rares à travailler en toute légalité. Mais le territoire octroyé ne représente que 1% des terres du Sur de Bolivar. Le reste a été cédé en concessions aux grandes minières.

Le Sénateur Jorge Enrique Robledo du Pôle Démocratique, parti d’opposition, considère que ce qui se passe dans le secteur minier en Colombie est anti-démocratique: « Le gouvernement est en train de criminaliser les mineurs artisanaux en les traitant comme des criminels et des narcotrafiquants pour ouvrir le chemin aux multinationales.»

 

L’entrée des multinationales et le resurgissement des paramilitaires

 

Les cartes de l’Ingeominas, le service géologique colombien, indiquent que presque tout le Sur de Bolivar est aux mains d’intérêts privés. Qui sont les nouveaux propriétaires des mines? Les titres, cédés par le gouvernement à Bogotá, sont obtenus par des investisseurs inconnus qui attendent le bon moment pour débarquer. Quoique le gouvernement ait promis de rendre le processus transparent, il est difficile de suivre la trace des titres miniers qui peuvent changer de mains rapidement.

Pour le moment, les mineurs de la Fédération soulignent l’absence plutôt que la présence de compagnies sur le terrain. Les compagnies présentes, dont quelques canadiennes, n’ont pas encore commencé une véritable exploitation des gisements. Mais le terrain se prépare...

Narciso Veleno, le président de la Fédération, fait un lien entre les régions qui ont vu le plus de violence contre des mineurs artisanaux, l’entrée de multinationales et la présence parallèle de paramilitaires: «Dans ces régions, les campesinos ont été déplacés, assassinés, et disparus par des groupes paramilitaires. Et aujourd’hui, une compagnie minière arrive en disant qu’elle est propriétaire du territoire, les mineurs sur place sont chassés, souvent violemment.»

L’été dernier, la Fédération a dénoncé les incursions paramilitaires, puis les assassinats de mineurs. À la fin août 2012, l’organisation paramilitaire Aguilas Negras a assassiné 3 personnes dont un père et son fils, sauvagement tués puis dépecés, dans des villages miniers au pied de la Serrania. Les paramilitaires ont également occupé une communauté pendant toute une journée, envoyant un message clair à toute la région.

Ces événements ne sont jamais rapportés dans les grands médias colombiens et les paramilitaires continuent à agir impunément. Par contre, les arrestations de mineurs “illégaux” sont faites à grands renforts télévisuels et sont devenues de plus en plus communes. Les mineurs sont mêmes parfois accusés de financer des groupes armés et d’autres activités criminelles.

Malgré la mauvaise presse dont ils font l’objet, les mineurs de la Serrania se préparent pacifiquement à confronter les menaces existantes et celles qui sont annoncées pour le futur. Malgré le manque d’appui qu’ils reçoivent de la part des classes urbaines favorisées, de nombreuses dénonciations publiques ont été faites quant aux dommages environnementaux, à la corruption et à la violence généralisées qui entourent l’industrie minière. Après l’ouverture de bases militaires américaines, les accords de libre-échange avec le Canada et les États-Unis, l’arrivée massive des compagnies minières étrangères signale pour beaucoup qu’une nouvelle conquête du pays est en train de se faire, de laquelle les Colombiens tireront peu de véritables bénéfices.

 

 

 

Auteur: 
PASC

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