Projet Accompagnement Solidarité Colombie

[Entrevue] “Nous sommes ici, qu’on le veuille ou non : nous sommes la communauté LGTBI de Saravena”

27 Mars 2017

Le 14 mars. CI.- Voilà moins de deux ans qu’est née l’Association “LGTBI Saravena Diversa” (ALSADI), dans le département d’Arauca en Colombie. C’est dans les plaines orientales qu’un groupe de personnes s’est organisé en s’associant avec le mouvement social afin de relever le défi quotidien de l’homophobie et ainsi changer le monde.

C’est dans ce contexte que nous avons interviewé plusieurs membres d’ALSADI: Consuelo, président; Jesús, vice-président; Nubia, secrétaire; Edwin, trésorier, et July, porte-parole.

Colombia Informa: ALSADI fait partie des processus organisationnels de la lutte sociale et politique, en collaboration avec les autres organisations sociales d’Arauca. C’est un cas exceptionnel en Colombie, un exemple à suivre pour le reste du pays, et plus impressionant encore si on tient compte de la situation rurale et du machisme typique du département. Pouvez-vous nous décrire ce processus?

Consuelo: ALSADI est née d’une assemblée convoquée par les organisations sociales de Saravena. Lors de cette assemblée, elles nous ont proposé de créer une association. L’idée était excellente, car plusieurs d’entre nous préfèrent demeurer dans l’ombre par peur de subir le rejet de la société. L’idée d’ALSADI, c’est de nous rendre visible, que les gens nous connaissent.

Edwin: D’entrée de jeu, c’est la création même du collectif qui me semble importante, car nous avons été marginalisés dans cette région; plusieurs personnes ont été déplacées à cause de leur orientation sexuelle. ALSADI, c’est l’inclusion sociale et pour l’instant ça va très bien. On a déjà pris la parole lors de plusieurs événements politiques, sociaux et culturels.

C.I: Les organisations sociales d’Arauca se sont excusées auprès de vous, semble-t-il, de la discrimination historique que vous avez subie.

Nubia: Oui, lors d’une réunion avec les membres de certaines organisations, elles se sont excusées de tous ces actes de discrimination historique. Le porte-parole des organisations sociales de l’époque, Bernardo Arguello, a dit: « Nous vous offrons nos sincères excuses au nom des organisations sociales de défense des victimes, et aussi au nom des membres de ces organisations qui ne vous ont pas encore acceptés ».

Les choses ne changeront pas du jour au lendemain; c’est certain que plusieurs de nos camarades vivent encore des difficultés. Mais en prenant comme point de départ l’idée qu'il ne s’agit pas d’une lutte de genre mais plutôt d’une lutte de classes, et que nous devons tous et toutes participer à cette lutte sociale, il a été decidé que le thème LGTBI serait un volet important du travail à effectuer en 2017.

C.I: Comment s’est déroulée votre expérience de participation dans les espaces politiques et sociaux en tant que groupe LGTBI?

Nubia: L’expérience de la grève agraire a été très bonne. ALSADI a eu une présence avec un kiosque et on a été bien accueilli. Nous avons décidé d’y participer parce que la lutte est de tous et de toutes et que nous voulons contribuer avec notre grain de sel. Le pétrole est extrait d’Arauca depuis des années mais sans bénéfices pour nous. Nous voulons aider à renforcer les organisations sociales.

C.I: Au sujet des revendications politiques, la Defensoría del Pueblo en Arauca a été saisie de 89 cas de violences contre la population LGTBI en 2016; selon cet organisme, ces attaques sont fortement teintées d’homophobie et de transphobie. Croyez-vous qu’on peut parler de post-conflit ou de paix quand de telles choses continuent à se produire?

Consuelo: Tant qu’une population minoritaire demeurera vulnérable, il ne peut y avoir de paix. Quand un groupe comme les FARC décide de rendre ses armes, il devrait par la même occasion montrer du respect envers notre population. C’est désormais une obligation, puisque nos droits font désormais partie de la Constitution de 1991, même si ces droits ont toujours été bafoués et ignorés.

Par exemple, l’ex-procureur Alejandro Ordóñez a tout fait sauf ce qu’il aurait dû faire. Il n’a jamais défendu la communauté LGTBI, et aujourd’hui il profite de toutes les tribunes pour nous injurier. Ça a eu un impact important dans un contexte où il n'y a toujours pas d'accès égalitaire au mariage pour tous et toutes.

Nubia: Comment peut-on parler de paix quand on trouve encore des gens tellement homophobes dans des espaces importants comme celui de la Procuraduría, où ils nous font sentir comme les pires êtres humains, peu importe que nous possédions des droits de la personne comme n’importe qui.

Consuelo: On verra si un jour nous réussirons à nous faire reconnaître comme groupe démographique, point à la ligne. Mais c’est dur, dès le moment que l’on découvre ces choses chez nous, cette sensation de manque d’attraction envers le sexe opposé. Bizarre, n’est-ce pas?… La souffrance s’installe dès qu’on commence à ressentir ces choses. C’est terrible. Et pire encore quand on n’arrive pas à s’accepter tel qu’on est. Ce n’est pas une bonne recette pour la tranquillité d’esprit.

C.I: Quels sont vos besoins, à vous, la population LGTBI; de quoi doit-on tenir compte dans les processus de changement social?

Consuelo: D’abord, il faut exiger du gouvernement des politiques inclusives, que ce soit en matière de logement, de santé, ou d’éducation supérieure.

July: La majorité de la population LGTBI doit subsister avec des revenus modiques, et beaucoup d’entre nous n’arrivent pas à trouver un emploi. Dans ces cas, on fait le nécessaire pour survivre.

Jesús: Il nous faut une aide économique au démarrage de nos propres entreprises, pour qu’on soit moins dépendant des autres. On se trouve très souvent à attendre un emploi qui ne se concrétise jamais. Voilà la discrimination dans la pratique.

Nubia: Nous sommes exclus de tous les secteurs du marché du travail. Pour obtenir un emploi, il faut souvent s’abstenir de dire « Je suis lesbienne » ou « Je suis gai » si on ne veut pas que notre curriculum vitae soit rejeté du revers de la main. Bien qu’il soit illégal de déclarer ouvertement « Je ne vous embauche pas parce que vous êtes lesbienne », des formules diplomatiques du genre « tous les postes sont occupés » ou « nous avons déjà engagé quelqu’un » peuvent s’y substituer.

C.I: Y a-t-il eu des avancées depuis quelques années en ce qui a trait à l’inclusion de la population LGTBI? Par exemple, dans la foulée de l’ex-ministre Gina Parody, est-ce que des personnes LGTBI ont été nommées à des postes de direction dans la fonction publique?

July: Nous avons appuyé le gouvernement. Il y a davantage de reconnaissance de la communauté LGTBI et nous sommes moins souvent perçus comme des malades, des gens qui doivent être mis en quarantaine. Dans le premier accord de paix entre le gouvernement et le FARC, cette nouvelle ouverture était reflétée par la séxo-spécificité du langage, mais la campagne menée contre la population LGTBI avant le plébiscite a eu pour effet de balayer une bonne partie du travail accompli depuis des années. Quelques organisations LGTBI ont reçu un tas de messages injurieux et menaçants sur les médias sociaux.

Consuelo: Le problème s’est aggravé dernièrement avec la publication de trois documents en matière d’éducation sexuelle qui englobent toutes les possibilités d’orientation sexuelle et qui sont basées sur le respect et la non discrimination. Ces documents ont été redigés en collaboration avec les Nations Unies pendant l’administration d’Álvaro Uribe Vélez et existaient déjà quand Gina Parody arrivait en poste. Mais comme Uribe adore violer les droits de la personne, il s’est lancé dans une grande manipulation à des fins politiques et homophobes. Si Mme Parody n’avait pas été lesbienne, il n’y aurait pas eu de problème.

Nubia: Le 10 août 2016, à la veille du plébiscite, s’est tenu une « Marche pour la famille ». Certaines affiches vues lors de cette occasion tenaient des propos haineux envers la communauté LGTBI, comme « Mieux vaut un fils mort qu’un fils gai ». Un coup dur que nous avons pleuré.

C.I: L’éducation séxuelle est obligatoire en Colombie depuis 1993. Est-ce que cela ne devrait pas englober des concepts alternatifs de la famille, la sexualité et le genre?

July: Le premier pas serait que nos enfants et nos familles commencent à prendre la parole, à communiquer davantage. Quand on entre en dialogue, on établit des liens et on s’habitue à se faire entendre. Il faut parler de genre, de liberté d’expression.

Nubia: Tout commence avec le programme scolaire au secondaire, avec un enseignement qui présente la diversité sexuelle comme quelque chose de naturel.

Consuelo: Il faut commencer par une reconnaissance que les personnes LGBTI sont des personnes à part entière, tout en s’éloignant des stéréotypes masculins et féminins.

C.I: Vous vous sentez bien épaulés par les organisations sociales de votre municipalité. Est-ce que vous vivez cet appui comme un soulagement face au rejet que vous avez dû subir depuis le jeune âge?

Nubia: Les organisations sociales sont des défenseurs des droits de la personne. Le fait d’être associé avec elles facilite notre acceptation par la communauté. De plus, il y a des droits qui nous couvrent et cela nous a profité beaucoup.

Par exemple, c’est ma collègue Consuelo qui a été la première parmi nous à être interviewée à la radio. Les gens disaient qu’elle serait tuée pour avoir osé parler de la population LGTBI, mais nous avions bénéficié de l’appui des organisations sociales.

Notre projet politique vise à nous faire respecter par tout le monde.

Consuelo: Nous savons que la lutte doit se poursuivre, qu’il reste beaucoup à faire. Les choses devront changer un jour et on commence à comprendre qu’il faudra se battre pour obtenir quoi que ça soit. Avec le temps, nous nous sommes rendu compte que rien ne nous est donné sur un plateau d’argent. Il y en a parmi nous qui ont dû sacrifier la vie : bien de nos camarades ont été assassinés pour avoir osé défendre leurs droits.

C.I: Comment ALSADI peut-il susciter des vélléités d’organisation chez la population LGBTI, les amener à se mettre ensemble pour défendre leurs droits?

Nubia: Il faut cesser d’avoir peur, comprendre que s’organiser n’est pas un crime, c’est un droit. Les membres d’ALSADI sont autant des membres d’une famille qui cherchent à se former, à étudier et à acquérir des savoirs dans le but de défendre nos droits.

Edwin: Quant à moi, j’inciterais les personnes LGTBI à se rendre visible, à s’assumer. Nous sommes des personnes à part entière qui apportent beaucoup à la société.

Sous-titre français disponible en bas à droite "CC".

 

 

Auteur: 
Colombia Informa - Editor Medellín

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