Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Anti-syndicalisme et évasion fiscale chez Glencore en Colombie

8 Août 2012

La multinationale suisse Glencore est la maison mère des entreprises exploitant le complexe minier situé à La Jagua de Ibirico, dans le département de Cesar. Celles-ci sont le Consorcio minero unido S.A. (Consortium Minier CMU) ; Carbones de la Jagua S.A. (CDJ) ; Carbones el Tesoro S.A. (CET). Il s’agit d’une seule grande entreprise qui se présente sous la forme de trois petites sociétés.

Cependant, la Surintendance des sociétés (cours des comptes) s’est aperçue que la forme (juridique) prise par la multinationale lui permettait d’échapper aux impôts et de payer moins de taxes. Elle lui a laissé jusqu’à décembre prochain pour déclarer l’unité de l’entreprise. Ce tour a permis à Glencore de payer des impôts et des taxes en tant que trois petites entreprises au lieu d’une seule grande. En Colombie, il existe deux taux d’imposition sur le charbon : l’un de 5% et l’autre de 10%, fixés en fonction des millions de tonnes de combustible exploités annuellement. Dans le cas de Glencore, chaque filiale prise individuellement ne dépasse pas les trois millions de tonnes annuelles, quantité qui fixe la taxe à 5%. Mais, pris globalement, la production des trois entreprises impliquerait une taxation de 10%.

En 2011, le CMU a rapporté 2’844’000 tonnes, CDJ 2’944’000 et CET 1’167’000 tonnes. La Surintendance a découvert ce que les travailleurs dénonçaient depuis des années : les trois entreprises n’en font qu’une, Glencore. De fait, elle vole depuis longtemps 5% des modestes impôts des Colombiens, ce qui n’aurait pas été possible sans la complicité des fonctionnaires du gouvernement.

La société Carbones del Tesoro n’indique ni personnel ni machinerie, que sa production. Dans la mine de La Jagua, Glencore extrait 30’000 tonnes de charbon par demi-journée de travail, l’entreprise produisant  24 heures sur 24. Etant donné que Glencore ne s’est pas inscrite comme une entreprise unique, cette dernière a déjà été condamnée par la Surintendance des sociétés à s’acquitter d’une amende de 500 millions de pesos, amende qu’elle n’a pas encore payée.

Conflit de travail

La grève (1) et l’occupation de la mine par les travailleurs de La Jagua Ibirico se sont produites après le refus de l’entreprise de négocier un accord alors qu’elle compte supprimer des points conventionnels conquis il y a plus de 10 ans.
Glencore profite de la négociation pour éliminer des droits aux travailleurs parce qu’une fois déclarée l’unité de la compagnie, la convention collective de CDJ s’étendra à toutes ces filiales, y compris Prodeco. Autrement dit, les garanties devront couvrir plus de trois mille travailleurs au lieu des 400 salariés actuels.

Les propriétaires miniers s’en prennent à des points importants concernant la santé, domaine primordial pour les travailleurs compte tenu du grand nombre de maladies professionnelles et d’accidents de travail qui se produisent dans les mines. Entre autres, l’entreprise cesserait de payer les médicaments non inclus dans le plan obligatoire de santé (POS) représentant une prise en charge de 100% pour les travailleurs et de 50% pour leurs familles. En outre, les incapacités de travail ne seraient plus reconnues.

Depuis le 19 juillet, les travailleurs sont en grève dans cette mine qui, dans la pratique, exerce l’unité de l’entreprise sauf pendant les négociations avec les syndicats où elle se déclare divisée en trois. D’ailleurs, seulement une des filiales applique une convention collective. Le projet de La Jagua emploie 1’000 salariés directs et 2’500 en sous-traitance.

Quant au syndicat Sintramienergetica (Syndicat national des travailleurs de l’industrie minière), il compte 367 membres à CDJ en dehors des 18 membres syndiqués du CMU qui ont fait l’objet de poursuites et perdu leurs avantages conventionnels. « Un des objectifs du découpage de la compagnie est d’affaiblir nos forces, de nous diviser lorsque nous luttons pour nos droits », a déclaré Ricardo Machado, président de Sintramienergetica, section La Jagua.

Le salaire moyen d’un travailleur à durée indéterminée est de deux millions de pesos par  mois avec un horaire journalier de 12 heures de travail, sept jours par semaine. L’espérance de vie d’un mineur est écourtée à cause de ses horaires excessifs et ses conditions de travail, ainsi que la promotion de mauvaises politiques sanitaires (au travail) et de sécurité industrielle. Plus de 10% des travailleurs souffrent de différentes pathologies touchant les poumons, la colonne vertébrale ou le stress.

Le président de cette section explique pourquoi les mineurs sont en grève : « Nous demandons une augmentation de salaire et d’autres revendications sociales. Nous avons discuté plus de 50 jours, mais la compagnie a dénoncé sept clauses relatives à la santé, les incapacités de travail, les contrats de travail et la stabilité de l’emploi. Des droits que nous avons conquis avec plus de 20 ans de lutte d’organisation syndicale. La compagnie souhaite que ces dispositions n’apparaissent pas dans une convention collective car à l’avenir, quand viendra l’heure de déclarer l’unité de l’entreprise, elle sera dans l’obligation de niveler et d’appliquer ces dispositifs à tous. Nous avons dû stopper le travail pour préserver les termes de la convention ».

S’agissant des contrats, l’entreprise veut mettre fin à la durée indéterminée et avoir la liberté de sous-traiter l’emploi. Elle vise également à supprimer les prestations de transport pour aller à l’EPS (Entidades promotoras de salud) et à l’ARP (Aseguradoras de riesgos profesionales), ainsi qu’un plan médical complémentaire.

Anti-syndicalisme

Depuis son arrivée en Colombie, la transnationale a eu comme consigne d’exterminer le syndicat, mais elle a échoué en raison de la force organisationnelle des travailleurs. La direction a essayé d’utiliser les travailleurs externalisés contre les grévistes en leur disant que l’on entravait leur droit au travail, ce qui les a poussé à présenter des actions en tutelle (recours de protection des droits constitutionnels fondamentaux).

Certaines frictions se sont présentées avec des travailleurs contractuels dirigés par le gérant de la mine, ils ont tenté de briser la grève et de forcer les ouvriers à reprendre le travail. L’entreprise a voulu faire appel à la police anti-émeute, mais cette demande n’a pas été couronnée de succès malgré les visites du ministère du Travail. Par contre, si la direction emploie la force, les travailleurs ont déjà prévenu qu’ils sont prêts à la confrontation et qu’ils bénéficieront du soutien de la communauté.

La compagnie a comme objectifs d’extraire 25 millions de tonnes de charbon par an et d’obtenir des licences environnementales qui jusqu’ici lui ont été refusées à cause du dépassement du niveau de pollution autorisé. A ceci s’ajoute le projet de construction d’une deuxième voix ferrée.

« En plus des cadeaux offerts par les gouvernements d’Uribe et de Santos, la compagnie doit plus de 100 millions de dollars de taxes. Il faut considérer qu’elle réalise des bénéfices au détriment de la vie humaine, l’environnement et les mauvais traitements infligés aux communautés avec la complicité de l’État. En effet, lorsque nous déposons une requête contre cette société, le ministère prend des mois ou des années pour agir. Mais si l’entreprise sollicite la protection du ministère ou toute autre autorité, ils se dirigent vers la mine immédiatement. Il suffit de constater qu’après tout ce temps en grève, le ministère du Travail ne s’est pas manifesté mais a fait appel à José Noé Rios pour inciter les dirigeants syndicaux à reprendre le travail et les négociations. Pour autant, nous ne suspendrons pas la grève et nous serons d’accord de négocier quand ils retireront leur contre-projet », conclut Ricardo Machado.

Trains en arrêt

La compagnie ferroviaire Fenoco indique employer 624 ouvriers pour divers travaux de maintenance, réparation et entretien de l’équipement et des voies ferrées nécessaires à la circulation des trains transportant le charbon. Les travailleurs syndiqués de Sintraime (Syndicat national des travailleurs de l’industrie ferroviaire) pensent que l’entreprise emploie moins de salariés et gonfle les chiffres (624) pour prétexter un nombre de vote insuffisant lors des consultations sur la grève. La décision de stopper le travail a obtenu 410 voix.

Les trains transportent 150’000 tonnes de minerais par jour. Il y a 24 trains en circulation, chacun d’entre eux est équipé de 120 wagons d’une capacité de six mille tonnes. Selon les travailleurs consultés par Voz, les entreprises souhaitaient la grève parce que le prix international du minerai a baissé de 80 à 60 dollars.

Fenoco dispose également d’un syndicat patronal affilié à la CGT monté par le président de la compagnie un an après la création de la section de Sintraime. L’entreprise a mobilisé de nombreux travailleurs en leur proposant des contrats à durée indéterminée à condition d’entrer au syndicat de la CGT. Malgré cela, les travailleurs ont tous des CDI et la majorité d’entre eux sont membres de Sintraime.

« Le président de l’entreprise n’aime pas le syndicat Sintraime. Il nous a expliqué qu’il ne négocie pas avec nous car nous représentons ce syndicat. Par contre si nous adhérons à une autre organisation, il nous donnera ce que nous exigeons. Le problème du président de Fenoco avec Sintraime est personnel. Il a peur qu’un syndicat national se renforce. Pour lui, la Colombie ne peut pas accepter un syndicat de plus avec un tel pouvoir sur le plan national » explique Jorge Rojas, mécanicien de l’entreprise et responsable de presse du syndicat.

Bien que ces deux organisations syndicales coexistent, des ouvriers affiliés au syndicat d’orientation patronale ont aussi voté pour la grève et soutenu leurs camarades. Ils ne se sont pas laissés manipuler par l’administration pour empêcher la grève.

Représailles

Drummond Ltd exploite et transporte le charbon en développant des infrastructures comme les chemins de fer ou le port maritime privé Drummond.

En représailles, la multinationale Drummond a baissé les heures de travail de 12 à 8 heures par jour et les salaires de plus de 30% dans les mines. Initialement, certains ouvriers ont manifesté contre leurs camarades de Fenoco mais la mobilisation n’a pas pris de l’ampleur. Les firmes contractantes ont suspendu les contrats à des centaines de travailleurs.

Pour les communautés touchées par le couloir ferroviaire et les ouvriers, il est paradoxal que le ministère de l’environnement se prononce pour autoriser le passage de quatre trains restés bloqués sur la ligne ; vue le risque d’une auto combustion spontanée des matières minérales qui pourrait se déclencher à cause des températures élevées de la région. Car auparavant le ministère ne se préoccupait guère de la pollution et de la destruction de l’environnement provoquées quotidiennement par l’activité minière mais maintenant, oui.

Les travailleurs mentionnent que le vrai problème concerne trois navires qui attendent une cargaison de charbon au port. Si tel était le cas, une fois les navires expédiés, les entrepreneurs seraient tranquilles. Ils pourraient se désintéresser de la grève et retarder une solution au conflit en profitant des besoins économiques des travailleurs.

Les grévistes de Bosconia ont reçu le soutien de la communauté et des commerçants. En signe de solidarité, la population les aide en apportant des marchandises et en les accompagnant dans les lieux de rassemblement. Car tout le monde souffre de la pollution et des maladies provoquées par le passage des trains.

Comme d’habitude, pendant les grèves, les entrepreneurs cherchent la protection de l’Etat. L'administration de Glencore et de Fenoco se sont plaintes d’actions supposément illégales qui se seraient produites en initiant les grèves. Ils ont aussi demandé l'aide de la police pour reprendre le contrôle de la mine et des chemins de fer.

Au-delà des entreprises

Les épouses des travailleurs de La Jagua se sont organisées pour les accompagner dans la tente installée à l'entrée principale de la mine. Elles ont aussi réalisé des marches à travers les rues de la commune pour exiger des solutions à la gestion de l'entreprise.

De même, les communautés, qui vivent dans les communes traversées par le couloir ferroviaire de Cesar et Magdalena, ont exprimé leur solidarité avec les travailleurs de Fenoco. Elles assurent qu'elles sont prêtes à riposter à une agression de l'Etat et des forces de l’ordre.

Les travailleurs sont en train de se confronter au capital étranger et ce dernier a toujours bénéficié de la protection de l'Etat. Aujourd’hui, ils ne se battent pas seulement pour leurs justes revendications de travail mais aussi pour les miettes d’impôts dues aux Colombiens. Puisque preuve est faite que pendant des années, les gestionnaires de ces compagnies ont volé les Colombiens avec l’hypocrisie et la complicité des fonctionnaires de l'Etat. Leurs intérêts primes sur les travailleurs, les communautés et l'environnement.

Note :

1. Les revendications des travailleurs incluent entre autres : une hausse salariale, un service ambulancier fonctionnant 24h/24h, une assistance médicale efficiente en cas d’accident dans les mines, des examens médicaux annuels, une alimentation saine et de l’eau potable accessible dans tous les chantiers, des moyens de transport entretenus par l’entreprise et le respect des droits syndicaux. Source :  « Glencore militarise la mine suite à une grève des travailleurs » (http://bloguerosrevolucion.ning.com/profiles/blogs/colombia-glencore-militariza-mina-por-huelga-de-trabajadores).

Publié le 8 août 2012 dans l'hebdomadaire communiste VOZ n° 2651 du 8.08.2012 Traduction de CT pour www.hastasiempre.info

 

Pour en savoir plus:

Carbones de la Jagua et Fenoco suspendent des contrats d’emploi (http://www.industriall-union.org/fr/carbones-de-la-jagua-et-fenoco-suspendent-des-contrats-demploi).

Auteur: 
Juan Carlos Hurtado Fonseca

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