Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Chronique carcérale: questionnements sur l'éducation

23 Noviembre 2019

Julian Gil est prisonnier politique membre du Congreso de los Pueblos et de la Red de Hermandad. Il est détenu en attente de procès suite à un montage judiciaire depuis le 6 juin 2018. La PASC soutient la campagne internationale pour sa libération immédiate. Il écrit régulièrement sur la réalité qu'il peut observer depuis sa cellule.

Se questionner : pourquoi tous les gouvernements de la Colombie cherchent à construire plus de prison ; pourquoi il y a toujours plus de gens emprisonnés ; pourquoi la présomption d'innocence n'existe ni pour le procureur ni pour la société. Il faut se demander ce que nous entendons par "délit", ce que nous considérons comme comportement "délinquant", ce qu'est pour nous un comportement adéquat, et l’existence d'un modèle de citoyenneté.

Ces questionnements peuvent nous amener à réfléchir sur l'éducation qui est fournie à la société, sur les endroits où elle est fournie, et nécessairement, sur ce qu'on attend de celle-ci.

La famille, la télévision, l'école, l’église, la rue, les parcs, les centres commerciaux, le transport public, les supermarchés,... sont des lieux communs où l'on forme un type de sujet modèle, dont on prétend former l’être, l'action, les rêves et les sens ; et si cela ne donne pas le résultat escompté, la prison serait donc le dispositif qui aurait la capacité, de corriger et rediriger le comportement vers ce qui est considéré comme correct.

Mais qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans ce "système" éducatif ? Ou bien le modèle de sujet désiré ne correspond pas à celui qui est formé ; ou les dispositifs éducatifs ne fonctionnent pas, ou encore peut-être que le sujet en formation résiste à des apprentissages pourtant adéquats ; ou définitivement, la société se trompe sur ce sujet idéal qu'elle désire former. Pourquoi ne pas se demander si ces dispositifs ne forment pas un sujet inapte à la vie en société : individualiste, égoïste, qui ne cherche que la satisfaction de ses intérêts particuliers peu importe ce que cela implique, et basant ses relations et ses actions sur la compétition.

On peut dire que la société qui punit les hors-la-loi, est la même qui les a formés, et le centre commercial comme la prison sont le reflet du type de société qui définit et corrige le sujet désiré.

Ces interrogations pourraient nous amener à penser que lorsque la volonté ou la conscience individuelle et collective n'ont pas leur place, lorsqu'elles dévient de l'ordre établi, elles seront corrigées, que ce soit dans la rue ou à l'église. On en revient donc à se demander qu’elle est la finalité d’adhérer à un comportement adéquat en société. Ne s'agit-il pas de vivre une vie harmonieuse avec nos concitoyen.nes ? Ou s'agirait-il plutôt de répondre aux normes qui conviennent aux intérêts de la consommation et de l'accumulation de la richesse ?

Les questions sont des fenêtres qui s'ouvrent toujours sur de nouveaux paysages, et aujourd'hui se questionner sur la nature de la punition, maxime de l'éducation proportionnée par l'État, est une clef qui permet de prendre conscience de l'exclusion, de la naturalisation des asymétries sociales, politiques et économiques ; qui sont clairement défendues par ce projet éducatif mis en œuvre par ces multiples dispositifs de contrôle social.

Les questions n'ont pas toujours de réponse, elles peuvent mener à de nouvelles préoccupations qui ouvrent des univers de compréhension, c'est pourquoi il convient de se renseigner sur ce sujet idéal que nous pensons que la société doit former. Quelle société pourrons-nous construire, quelle éducation pourrions-nous mettre en place, quels nouveaux dispositifs et finalement quels mécanismes de correction devrions-nous appliquer pour modifier ce qui nous semble une erreur ?

« Le sujet qui s'interroge réveille sa conscience », pense celui qui, regardant par l'unique fenêtre qui donne sur la rue, regardant passer des centaines de personnes pressées dans des bus rouges de Transmilenio1, observe au loin, comment plusieurs groupes de jeunes vêtus de treillis militaires halètent en pelotons et comment dans les montagnes d'innombrables maisons poussent entre les pelles mécaniques qui creusent la terre. Au même moment, à l’intérieur de l'aile, plusieurs individus se tiennent en cercle, certains jouant aux cartes, alors que ceux qui sont proches de la fenêtre cherchent à ce qu'un rayon de soleil les atteigne tandis qu'une voix nasillarde crie « Derniers repas ».

Avec la louche en main, le cantinier dispose les aliments un à un dans les compartiments de l'objet de plastique : un morceau de poulet avec encore du sang qui, comme le dit l’un des cantiniers de la place « pourrait partir à courir après un bouche à bouche », des légumes entre carottes, betteraves et oignons, qu’on ne doit pas servir aussi bien coupés aux chevaux, et une soupe hasardeuse.

Après avoir méticuleusement réparti le riz, le restant est placé dans un sac blanc par un des plus vieux. « Venez les filles, venez mes petites filles », dit-il d'une voix aiguë en appelant les pigeons, qui se regroupent pour se disputer les grains de riz.

Par la grille, où s’avance la main cherchant le contact avec les oiseaux, un trou permet de communiquer avec l'aile voisine, des voix en jaillissent réclamant un pin2 ou un peu de nourriture.

J'observais attentivement le spectacle des centaines de pigeons ; la voix du vieux qui les appelait, les voix qui demandaient des pins et je sentais la faim, qui ne se calmerait pas avec ce que j'avais reçu, laissant surgir plusieurs questions qui, comme des rayons de lumière à travers les barreaux, illuminèrent les recoins obscurs de l’incompréhension… tout en écoutant un des hommes de main du vieux dire au cantinier qu'il lui donnerait 30 pins pour le riz des pigeons.

Mais qui pourrait être aussi généreux avec ces petits animaux qui luttent pour ne pas mourir ? « Sûrement un de ceux qui expulsent les paysans de leurs terres, et dont la main ne tremble pas dans les rues à l'heure d’ordonner une mort », me dit à voix basse un autre vieux qui observait souriant mon visage étonné et interrogatif. « Celui-là, ils s'en souviennent à Trujillo3, même le curé n’a pas pu se sauver », conclu-t-il avant de s'en aller.

La normalisation de la prison est un mal plus profond que son existence même. Ce lieu, pensé exclusivement pour punir et se venger de ceux qui osent subvertir l'ordre établi, ne devrait pas faire partie des mécanismes de résolution de conflits dont une société a nécessairement besoin. Les mouvements de la société dépendent de la quantité de conflits et de résolutions que celle-ci traverse. La prison n’est clairement pas une solution à un de ses conflits.

Questionner la prison est nécessaire pour en finir avec sa normalisation. C’est peut-être le moyen de nous rencontrer, nous, centaines et centaines qui ne croyons pas que ce soit la seule façon d'exister.

 

1 Ndt: système de transport de la ville de Bogotá

2 Ndt: carte téléphonique qui constitue la monnaie d'échange dans cet prison de Bogota.

3 Ndt: Trujillo, village du sud de la Colombie tristement célèbre pour la série de massacre perpétués par les forces paramilitaires en 1989 et 2000

Autor: 
Julian Gil

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