Projet Accompagnement Solidarité Colombie

Entretien avec Julián Gil, prisonnier politique du Congreso de los Pueblos

26 June 2018

"Non seulement être un leader est un crime, mais penser différemment l’est aussi", dit Julián Gil qui a été arrêté le 6 juin 2018 et qui est secrétaire et membre des commissions de formation, de l'économie autonome et des affaires internationales du Congreso de los Pueblos.

Juli - comme le nomme la famille, les amis et les camarades - a été approché par cinq sujets en civils et deux en uniforme (apparemment de la police nationale) qui l'ont amené au poste de police de Cundinamarca. Depuis ce moment, il est privé de sa liberté.

Le juge de détention provisoire devant lequel l'affaire a été présentée le vendredi 8 juin a émis les mesures de sécurité requises par le procureur. Le procureur l’accuse d’appartenir à l'Armée de Libération Nationale -ELN- et l’accuse de recel, de transport et de trafic d'explosifs et de port d'armes; basé exclusivement sur le témoignage d'une personne ayant reçu des avantages juridiques pour sa déclaration

Julián sera privé de sa liberté jusqu'à ce que le jugement de prison préventive soit révoqué ou que son innocence soit prouvée devant un tribunal. Depuis le 19 juin, il est dans le pavillon de sécurité maximum de la prison de La Picota (Bogotá). Son transfert a été retardé de 11 jours en raison du surpeuplement dans lequel se trouvent les établissements pénitentiaires colombiens.

Des centaines de personnes et d'organisations de Colombie et du monde exigent leur liberté. Julian devra supporter l’emprisonnement sans qu’ aucune preuve matérielle ne soit apportée à l'affaire. Colombia Informa a pu lui parler de son cas.


Pourquoi être un leader social est devenu un crime en Colombie?

À l'heure où le gouvernement national parle de paix, il y a une fermeture croissante des possibilités de participation politique des secteurs sociaux qui ont été historiquement marginalisés. Un exemple vivant de ceci est le caractére systématique des attaques contre le mouvement social. De toute évidence, ce ne sont pas des cas isolés ou «des histoires de jupons» ( ndt :comme le disent des membres du gouvernement) .

Tout d'abord, l’assassinat des défenseur.es de la nature, des droits humains, des ex-combattants et des leaders sociaux. Deuxièmement, la persécution politique qui caractérise les montages judiciaires et les faux témoignages, parmi d'autres méthodes qui stigmatisent et emprisonnent les dirigeants sociaux et militants qui ont des propositions politiques alternatives pour le pays. Troisièmement, la persecution de toutes les formes d’organisation que la classe populaire a développées pour générer des conditions de vie dignes. Avec tout cela, il est évident qu'il y a une offensive développée par le gouvernement, en synchronie avec les dispositions impériales des États-Unis et le conglomérat financier international, pour fermer toutes les possibilités organisationnelles, politiques, culturelles ou économiques qui contredisent leurs intérêts.

Il est clair qu'en Colombie, la démocratie qui régit la vie de la société n'est rien de plus qu'un masque qui cache un gouvernement fasciste qui partage le pouvoir au sein de la même classe oligarchique depuis un peu plus de 200 ans.

Non seulement être un leader est un crime, mais penser différemment l’est aussi, défendre les droits de la personne, prendre soin de la terre et de l'eau, lire des textes différents, s'organiser avec les voisin.es du quartier ou du village. Même avoir des rêves différents aujourd'hui devient une preuve suffisante et constitue un crime.

Nous sommes confrontés à une régression historique des droits, des luttes et des acquis des peuples du monde. Pour cette raison, il est possible de dire que la guerre imposée par l'État ne cessera pas tant qu'elle n'aura pas mis fin à toutes les expressions de dignité que les peuples incarnent dans tous les territoires du pays.

Ce n'est pas une offensive seulement contre les expressions de gauche, alternatives ou progressistes. C'est une offensive contre la vie dans toutes ses expressions, où la classe dirigeante continue de s'imposer aux peuples pour usurper leurs territoires, le fruit de leur travail et, finalement, la vie elle-même.

Quel est votre rôle dans le Congreso de los pueblos ?

Depuis quelque temps, je suis convaincu que seule l'organisation et la lutte peuvent nous rapprocher de la construction de nouvelles réalités qui améliorent nos vies.

Pour cette raison, depuis le secondaire, je participe aux processus sociaux, des processus ecclésiaux de base, des processus communautaires de quartier, des organisations des droits humains, des processus de jeunes et étudiants, des processus éducatifs et de recherche. J'ai consacré ma vie à la juste cause de l'organisation et de la mobilisation populaire.

Récemment, j'ai travaillé au Secrétariat Technique du mouvement social et politique du Congrès des Peuples, à partir duquel j'ai contribué à la Commission de Formation, au Comité de l'Economie Propre et à la Commission Internationale.

Dans ces mêmes jours, j'ai participé à la pré-Icfes populaire [1] "Vamos por la U Pública", dans le domaine de la lecture critique et de la philosophie. De même, dans l'espace Analyse de la réalité, où, avec d'autres personnes et les processus de base, les événements du pays, de la ville et de la localité sont passés en revue.


De toutes ces expériences, je voudrais souligner l'engagement, la persévérance et la persistance de beaucoup de femmes et d'hommes, de garçons et de filles, qui se levent jour après jour, forgeant des chemins dans les quartiers et dans les villages qui rendent possibles de meilleures conditions de vie. D'elles et d’eux j’ai appris la nécessité de dépasser l'individualisme et de passer à la pensée et à l'action collective.

Quel est l'objectif du Bureau du Procureur?

Je comprends que le Bureau du Procureur, avec la police et d'autres entités, cherchent à délégitimer nos organisations sociales, populaires et communautaires. Persécuter et faites taire toutes les voix qui résistent au pillage de nos territoires et choisissent la défense des Droits humains et de la nature.

C'est clairement une stratégie de mort qui fait rage contre ceux et celles qui choisissent la vie. Pour cela, ils utilisent des assassinats sélectifs, des persécutions, des montages judiciaires et la stigmatisation des ‘’leaders’’ à travers des médias qui désinforment et défigurent la réalité, ajustant les événements injustes du pays aux intérêts privés. C'est un fait de persécution politique qui va à l'encontre de ma liberté en tant que personne mais surtout qui cherche à faire taire les processus sociaux et les organisations auxquelles je participe.

Que voulez-vous dire à ceux qui suivent votre cas?

Remercier toutes les personnes et les organisations nationales et internationales qui ont fait preuve de solidarité avec mon cas et avec tous les camarades du Congrès du Peuple et d'autres organisations du mouvement populaire qui sont aujourd'hui victimes de la persécution politique. Dans ces moments où je suis privé de ma liberté, je me souviens clairement des paroles d'une paysanna de Boyacá qui disait: «partout où un révolutionnaire se lève, il y a de l'espoir». J'ai découvert ça ici. Il y a de l'espoir au milieu de tant de personnes privées de liberté. Mais pour le maintenir, il faut se battre tous les jours. Il ne suffit pas de prononcer des mots et de grands discours, il est nécessaire d'entreprendre des actions qui transforment l'état des choses qui nous oppriment.

Je veux aussi dire que la prison n'est qu'une pièce de plus de la corruption structurelle du pays. En tant que projet de resocialisation des «contrevenants», il a échoué et ne révèle que beaucoup plus que ce qui sous-tend la loi, c’est une punition pour les plus pauvres et les plus marginalisés de la société. C'est une autre forme de stigmatisation et de ségrégation de la pauvreté. Nous devons continuer à travailler dans l'unité des peuples, dans la construction du pouvoir et de l'autonomie de nos territoires. Nous ne pouvons pas faiblir dans la recherche de vraies conditions pour une vie digne et nous ne devons jamais abandonner nos rêves de pays et d'humanité.


De cet espace construit par et pour la peur, j'envoie un salut de camarade à toutes les organisations sœurs, à tous les peuples qui, avec la dignité soulevée chaque jour, forgent de nouvelles aurores. J’envoie toute ma tendresse, toujours en avant pour la défense de la joie et de l'espoir. #EnElBarrioNosVemos



 

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PASC source Colombiainforma.info